N° 63
Juillet

http://piednoir.net

Les Bords de la SEYBOUSE à HIPPONE
1er Juillet 2007
jean-pierre.bartolini@wanadoo.fr
LA SEYBOUSE
La petite Gazette de BÔNE la COQUETTE
Le site des Bônois en particulier et des Pieds-Noirs en Général
l'histoire de ce journal racontée par Louis ARNAUD
se trouve dans la page: La Seybouse,
Les dix derniers Numéros :
         L'Hymne des Français d'Algérie       
offert par Jean-Paul Gavino 
EDITO

 Le Ras-le-bol

        J’ai longtemps hésité avant de faire l’historique de l’action engagée pour le cimetière de Bône/Annaba.

        Était-ce constructif de faire étalage au grand jour de certains faits ?

        Cela ne risquait-il pas de nuire à la cause que je défends depuis tant d’années ?

        Mais j’ai constaté que d’autres, eux, ne se gênent pas pour me taper dessus ainsi que sur tous ceux qui veulent sortir des sentiers battus. J’ai aussi constaté qu’ils n’hésitent pas à saborder toutes les initiatives qui ne vont pas dans le sens de leurs intérêts personnels. Qu’ils critiquent et méprisent tous ceux qui ne pensent pas exactement comme eux ou lorsqu'ils émettent des réserves sur des actions et stratégies approximatives.

        Ces gens là sont à classer dans les détracteurs invétérés et finalement, font-ils partis de notre camp ?

        Plus clairement dans leur esprit, il s’agit en plus de jeter l’opprobre non seulement sur les initiateurs des diverses actions, mais aussi à les fustiger, à les calomnier eux qui vont au charbon sans le support associatif trusté par une pensée unique. Une pensée unique qui se confine entre bouffe-danse-pognon et leurs paroles d'évangile avec leur seule vérité souvent faussée par leurs jugements hatifs et irreflechis. Une pensée unique qui attise les haines et les dissensions et qui fait obstacle à toutes paix, celle des âmes et celle des corps. Cette pensée unique rend leur adhérents aussi néfastes que nos ennemis et en définitive ils deviennent pires qu'eux. Le résultat est que le pire ennemi du Pieds-Noirs est le Pieds-Noirs lui même.
        Il leur faut éliminer tous ceux que n’anime pas une adhésion inconditionnelle à cette pensée.

        Or, ils n’ont pas pris en compte l’ampleur de la situation réelle dans laquelle se trouve la communauté. Ils persistent dans leur stratégie de courte vue trop souvent hélas conçue en prévision d’une petite faveur ou d’une rosette.

        La communauté Pieds-Noirs a de quoi se poser des questions sur l’avenir du mouvement associatif Pieds-Noirs, surtout que l’on voit trop souvent, encore hélas, entre eux, tour à tour selon les moments, des rapprochements insolites ou des détestations virulentes suivant leur humeur du moment.

        Ainsi, me voici haï de cette caste là, cela ne m’empêchera nullement de continuer sur ma voie sans intérêt personnel, même si par moment j’en ai ras-le-bol. En attendant l’action entreprise pour le cimetière de Bône continue sans apport associatif. De toute façon, je sais qu’inexorablement, les actions des détracteurs s’éteindront avec eux et que l’heure a donc sonnée pour qu’un mouvement d’esprit de jeunesse prenne corps en accord sur nos valeurs Pieds-Noirs à l’ère du XXIème siècle grâce à l’outil Internet.

        Pourtant, dans le contexte dramatique qui est celui de notre communauté depuis plus de 45 ans, les bonnes volontés ne manquaient pas. Mais elles ont été sciemment découragées, comme en témoigne par exemple les torpillages délibérés des tentatives d’union d’expatriés. Ce constat n’est guère valorisant pour eux. Les conséquences de leurs attitudes sont dramatiques. Au lendemain des graves blessures subies par notre communauté d’expatriés, il convient donc d’en tirer les enseignements afin de les laver et les soigner dans les années à venir.

        Pour résumer, il me semble que les Pieds-Noirs doivent reconquérir leurs espaces associatifs en balayant devant certaines portes, avoir des groupes de réflexion, trouver une direction collégiale, et donner une vraie vie et une grande ampleur à l’union des expatriés pour parler d’une seule voix face aux gouvernants, mais où à l’intérieur chacun dans sa diversité puisse obtenir le respect qui lui est du.

        À ces souhaits, je ne doute pas que ce mouvement communautaire pourra se faire reconnaître grâce à la force de renouveau vers laquelle se tourneront les jeunes Pieds-noirs.

La suite de cet article avec l’historique de l’action engagée sur le cimetière de Bône/Annaba.

Jean Pierre Bartolini          

        Diobône,
        A tchao.


 Le R.L.B. 2éme

        Pour répondre à certaines critiques concernant mon aide et mon support à Jean Paul Gavino, cela fait aussi partie de mon RAS LE BOL.
                1) Les prises de position de J.P. Gavino lui appartiennent et je ne rentre pas dans les jeux politiques qui sont des jeux de cirque.
                2) J'aide l'Ami et l'Artiste qui ne nous a jamais trahi.
                3) Il ne faut pas compter sur le tissu associatif en général qui se désintéresse de l'événement ne rapportant rien pour eux. Je l'ai constaté une fois de plus le 24 juin à Béziers.
                4) Pour parer aux calomnies que j'ai entendu le 24 juin, je dis et Jean Paul peut le confirmer, cela ne me rapporte rien sinon la satisfaction d'aider librement un compatriote. Je ne touche aucune royalties. La critique est facile mais la bonne action est laborieuse chez les détracteurs.

        Jean Paul Gavino est né à Médéa dans une famille de chanteurs. Depuis 25 ans il chante notre mémoire pour nous. Il aime et chante son Pays, notre Pays. Il crie nos désespoirs, nos espoirs, ses vérités, nos vérités.
        En cette année 2007, pour les 45 ans de notre exode, il fait une tournée de concerts dans 9 villes de France, c'est peut-être sa dernière tournée. Il commence cette tournée à la GARDE dans le Var le 6 juillet et il sera dans ce département à Pollestres le 16 septembre à 16 H.

        Il faut savoir que Gavino est le seul chanteur Pieds-Noirs qui a sacrifié sa carrière artistique pour la défense de la mémoire Pieds-Noirs.
        Il est censuré à la télévision, sur les radios, dans les médias, dans tous les points de vente de musique.
        Il a du concevoir son propre studio, sa distribution de vente, sa publicité, l'organisation de ses galas et tournées.
        Il est l'Ami de toutes les communautés de l'Algérie.
        Pour cette tournée où il s'est encore investi en personne et a engagé des sommes considérables, le seul support que nous pouvons tous lui apporter, c'est d'assister à ses concerts dans les 9 villes du programme.

        ... Grâce à ses chansons le peuple prend la parole...

        " UNE SEULE CONSIGNE AMICALE " : Acheter des billets ; Faire du Tam-tam ; Le faire connaître auprès de chaque ami et le convaincre d'aller au spectacle. Que chacun agisse individuellement avec le téléphone arabe et le succès sera au rendez-vous de ce spectacle. Que les associations travaillent auprès de leurs adhérents et les salles seront pleines.

Pour le 1er concert le 6 juillet à la Garde dans le Var, mobilisez-vous.

TOURNÉE  2007 - Jean Paul GAVINO
DATES & VILLES
Jean Paul Gavino
... grâce à ses chansons le peuple prend la parole...
UN ÉVÉNEMENT A NE PAS MANQUER!!!
Date/heure
VILLES
Salles de Concert
Vendredi   20h30
6 Juillet 2007
LA GARDE [83]
Entrée : 20 €
Salle Gérard Philippe
Rue, Charles SANDRO
83130 LA GARDE
Samedi   20h30
15 Septembre 2007
SAINT ORENS [31]
Entrée : 25 €
Salle Altigone Espace Culturel
Palace Jean Bellières
31650 ST ORENS DE GAMEVILLE
Dimanche   16h00
16 Septembre 2007
POLLESTRES [66]
Entrée : 25 €
Salle Polyvalente Jordi BARRE
Avenue Pablo Casals
66450 POLLESTRES
Vendredi   20h30
21 Septembre 2007
BÉZIERS [34]
Entrée : 25 €
Palais des Congrès
29, Avenue Saint Saëns
34500 BÉZIERS
Samedi   20h30
22 Septembre 2007
LA GRANDE MOTTE [34]
Entrée : 25 €
Palais des Congrès
Avenue Jean Bene
34280 LA GRANDE MOTTE
Vendredi   20h30
28 septembre 2007
MARIGNANE [13]
Entrée : 25 €
Salle Saint-Exupéry
Cours Mirabeau
13100 MARIGNANE
Dimanche   16h00
30 Septembre 2007
CANNES [06]
Entrée : 25 €
Théâtre LA LICORNE
25, Avenue Francis T0NNER
06150 CANNES LA BOCCA
Samedi   20h30
20 Octobre 2007
BRON [69]
Entrée : 25 €
Salle Albert Camus
1, rue Maryse Bastié
69500 BR0N
Samedi   20h30
21 Octobre 2007
NOGENT S/ MARNE [94]
Entrée : 25 €
Espace Watteau
Place du Théâtre
94736 NOGENT SUR MARNE
RESERVATION ET VENTE BILLETERIE
Par Courrier:
Gavino Music Ediciones
17, Rue Trousseau
75000 PARIS


Par Tel/Fax :
CONTACTEZ MICHELE
Téléphone: 00 (33) 01 58 30 91 91
                   00 (33) 01 58 30 91 11
Télécopie: 00 (33) 01 58 30 91 09
Sur Internet:
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Par mail :
ediciones@jeanpaulgavino.com



 Le R.L.B. 3éme

Voici le 3ème volet de mon RAS LE BOL. C'est une gentillesse que me fait une dame d'une association Pieds-Noirs de Perpignan (dixit la correspondante de la préfecture de Perpignan au téléphone). A ce jour (1er juillet) je n'ai reçu aucune réponse préfectorale à mes courriers, j'ai décidé de rendre publique cette nouvelle "bontée piedsnoiresque".
Vous verrez la lettre de mise en garde à mon encontre, de la préfecture de Perpignan sur la dénonciation calomnieuse de cette "dame", avec mise en alerte de divers services nationaux.
Ensuite vous lirez ma réponse, car si aujourd'hui c'est moi dans le collimateur, demain c'est tous ceux qui s'organiseront amicalement pour faire des retours chez eux.
Nous avons été spoliés en 1962 en Algérie à cause de la France. Nous avons été volés par la France à notre arrivée sur cette terre d'exil. Et 45 ans après il faudrait encore accepter d'être conditionné ou endoctriné par des moins que rien et d'être floués par les marchands de rêve.
Nos retours ne sont pas du rêve commercial, mais des retours vers nos terres de naissance pour notre mémoire et celle de nos ancêtres.
Libre à ceux qui ne veulent pas faire ce pas vers leur propre apaisement, de penser ce qu'ils veulent, mais libre aussi pour tous les autres qui pensent autrement de franchir la Méditerranée sans avoir à rendre des comptes à qui que ce soit.
Il faut dire que tout cela n'entamera pas ma détermination à continuer pour moi et pour tous ceux qui m'ont fait confiance, c'est à dire tous les amis qui m'ont accompagnés en Algérie où nous avont trouvé un accueil fraternel que l'on a jamais eu en France et que nous n'aurons malheueureusement jamais en terre d'exil.
Tous les pisses-vinaigre, de tout bord, je les laisse à leurs aigreurs et dans un langage poétique "je m'en sonne les clochetouilles" car comme dit mon Ami Pierre " Ta Seybouse, c'est l'œil qui était dans la tombe et regardait Cain."



M. BARTOLINI Jean Pierre                                                               
Route du Mas Sabole
  66670 BAGES

                                                                                                 Mme Anne-Gaëlle BAUDOUIN
                                                                                                 Sous-Préfète des P.O.
                                                                                                 Mme Cathy VILE
  LR/AR                                                                                     Suivante de l’affaire
  REF : PREF66/DRLP/BEPG

Mesdames,

Le 12 juin 2007, je vous ai envoyé par Email ma réponse à votre lettre reçue le 11 juin et comme je n’ai toujours pas reçu de réponse ou d’accusé de réception je vous renvoie en recommandé la copie de ma lettre ci-dessous.

Suite à votre lettre du 1er juin 2007 reçue le 11 juin ;
Suite à mon entretien téléphonique avec Mme Vile du 11 juin, je vous donne les informations suivantes après la sollicitation d’un particulier sur ce que vous appelez hâtivement exercice illégal ou concurrence déloyale.

Je ne suis pas un voyagiste professionnel. J’organise des voyages avec et pour des amis pour des retours dans notre pays natal.
Cela n’a aucun but lucratif ou commercial, c’est seulement du bénévolat et qui comme tout vrai bénévole cela me revient plus cher avec en plus des ennuis comme votre lettre entre autres. Je vous en donnerai aussi des explications plus loin.

Comme dans toute société avec la devise française Liberté, Égalité, Fraternité et où des Amis décident Librement de faire des voyages ensemble et désignent un des leurs pour s’en occuper, je l’ai fait dans la Fraternité et l’Égalité.

A cette fin et en accord avec mes Amis, j’ai tracé un circuit, j’ai choisi notre agence de voyage qui en a fixé le prix à lui payer et qui s’est occupée en Algérie de toute la logistique de ce séjour.

Mon rôle a été de donner l’information sur mon site Internet privé aux autres amis, de prendre et collecter les inscriptions comme le ferait n’importe quel bénévole dans un groupe amical, une association, un comité d’entreprise ou un comité administratif pour ses agents. Est-ce illégal ?

Pourquoi avoir mis l’information sur mon site Internet ?

J’ai environ 30000 contacts d’amis sur le site dont des centaines me sollicitent, demandent des renseignements ou expriment le désir de m’accompagner dans le pays de naissance. En tant que bénévole, je ne peux me permettre de donner à tous ces amis et de communiquer par courrier postal et en individuel tous les échanges et informations car je n’ai pas les moyens financiers et je ne suis pas, non plus un mécène. Pour moi, le seul moyen de toucher tout le monde est Internet.

Sur mon information, le nom de l’agence figurait en tête (en 1ère place) avec toutes ses coordonnées légales. Mon nom y figurait aussi pour les contacts avec la mention : Organisateur Amical et non Commercial.  Air Algérie y figurait aussi car ce sont des amis qui ont fait des facilités pour notre transport aérien en travaillant avec l’agence choisie et ils ont pignon sur rue. Vous pouvez voir cela à ces adresses.

http://www.seybouse.info/seybouse/infos_diverses/mise_a_jour/maj59.html 
http://www.seybouse.info/seybouse/infos_diverses/mise_a_jour/maj62.html   


Sur cette information, il est précisé : Organisent un voyage exceptionnel pour et entre les Amis du Site, pour Voir et Revoir notre terre natale.

Sur cette information, les détails du séjour n’y figuraient pas car cela concernait les Amis du site, les places étaient limitées et avec le groupe initial nous nous réservons le droit d’accueillir qui nous voulons dans notre cercle. Est-ce illégal ?

Est-il interdit de se réunir et de décider d’organiser bénévolement un voyage en passant par une agence spécialisée et légale pour le but que nous nous fixons ?

Est-ce que l’on va m’interdire de donner l’information sur mon site pour mes amis ? Dans ce cas veuillez me le signifier clairement pour que je puisse dire que la Préfecture des P.O. s’oppose à cette information amicale, bénévole et qui serait comprise comme une nouvelle brimade contre les expatriés ou comme une opposition de retour vers notre mémoire et notre passé, ce qui est le véritable but de nos voyages et cela sans avoir à faire à des margoulins qui ne pensent encore une fois qu’à faire du fric sur notre dos.

Comme beaucoup de français le font croire, nous ne sommes pas des gros colons pleins aux as qui font suer le burnous. Nous sommes des gens qui ont été exilés par la France contre leur gré, qui maintenant retournons sur nos terres pour des séjours de mémoire en regardant les prix, le sérieux du séjour, la sécurité, les contacts dans le pays, les étapes que nous voulons faire sans être imposés, la durée et où seuls nos choix comptent. L’accueil que nous recevons de partout est une des meilleures preuves de notre voyage d’amitié et de paix.  Est-ce illégal ?

Pourquoi avoir choisi une agence algérienne ?

Cette agence dirigée par un Ami personnel de ma ville de naissance peut nous apporter tous les critères énumérés, il en a fait la preuve par la satisfaction de tous les amis.

Il est en relation permanente avec les autorités civiles et militaires du pays, là aussi il en a fait la preuve au cours du séjour et avec mes mises en relation avec ces autorités que j’ai  au cours et entre les séjours.  Tout cela aucune agence de France ne peut nous l’offrir pour un prix à notre portée. Est-ce illégal ?

Si c’est le cas, dites le moi en toute lettre et j’en informerai les autorités algériennes. Le résultat se retournera sur les agences françaises. La liberté de nos choix est inscrite dans les droits de l’homme et en la matière il n’y a pas de concurrence déloyale.

Le but de ces explications ci-dessus est fait pour vous faire comprendre le sens de mon organisation bénévole.

Comme votre lettre va plus loin qu’une simple information avec tous les services que vous avez mis en copie, j’en viens aux explications des ennuis causés en France par mes séjours en Algérie.

Tout d’abord, je vous prie de m’excuser pour les termes que je vais employer, je ne suis pas un littéraire.

Je sais que mon engagement pour mes compatriotes à s’organiser en groupes amicaux pour retourner au pays fait du tort à ceux qui ne pensent qu’à leur portefeuille au détriment de nos attentes. Est-ce illégal ou immoral?

Je sais aussi que les opposants à ces retours et à une paix voient « leur fond de commerce propagandiste » s’effondrer.

Je sais encore que les opposants à notre mémoire et notre vérité ne veulent pas, par nos voyages et nos retrouvailles que l’on démontre la perversité de leurs mensonges et désinformations et que cela disparaîtra avec eux.

Donc la réception et la rédaction de votre courrier m’a fait comprendre que c’est une nouvelle menace qui pèserai sur moi.

En effet, depuis mon séjour 2006, les menaces aussi bien physiques que morales par des tracts, des courriers Internet diffusés largement dont les propos diffamatoires en forme de Fatwa ont déclenchés les menaces de mort qui pèsent sur ma tête et qui m’ont valu un séjour hospitalier et cinq semaines d’arrêt de travail. Tout est parti de Perpignan.

Comme tout cela n’a pas suffit à entamer ma détermination, voilà que votre courrier arrive avec des « mises en garde et je serai tenté de dire que l’administration prend partie. Dans ce cas ce serait très grave pour les libertés individuelles.

Donc je vous demande de me donner le nom et les coordonnées de cette personne qui vous a sollicité, afin d’avoir un entretien avec elle, la mettre au courant de tout cela et éviter ainsi une possible plainte en diffamation et dénonciation calomnieuse.

Cette transmission de l’identification de cette personne prouvera la neutralité de vos services et l’apaisement de ce coté en ne me laissant pas croire à une nouvelle brimade des pouvoirs publics à mon, à notre encontre.

Bien entendu, je me réserve le droit de médiatiser cette affaire en France et en Algérie.

Je compte sur vous pour transmettre mon courrier aux services que vous avez hâtivement alerté et j’attends vos réponses pour la suite à envisager.

Dans cette attente,
Je vous prie, Mesdames, de recevoir l’assurance de mes considérations distinguées.

                                                                                                 M. BARTOLINI   Jean Pierre

Ce courrier est envoyé par Email pour gagner du temps. Si vous désirez que je vous le confirme par courrier postal, veuillez m’en informer par retour d’Email, SVP.


Oran, le 5 juillet 1962

Nous venions par miracle d'échapper à la mort le 26 Mars. Je ne sais pas comment. Nous avions couru comme des fous depuis la Grande Poste jusqu'à la place Bugeaud pour nous engouffrer dans un immeuble. Ses habitants sûrement terrorisés par ce qu'ils entendaient depuis plus de cinq minutes refusèrent de nous ouvrir la porte de leur logement pour nous aider, voire nous soigner si nous étions blessés. Je gravis plusieurs étages, je sonnais à toutes les portes. Personne ne répondit. Nous étions tout près des bâtiments du XV° corps. Un silence étrange s'abattit sur le quartier. Nous voulions rentrer chez nous. Jean-Paul ouvrit lentement la porte de l'immeuble pour voir si nous pouvions sortir. Une rafale de mitraillette partit certainement des bâtiments militaires et vint s'écraser sur le mur de l'entrée. Nous patientâmes quelques minutes supplémentaires et quand de nouveau le calme revint, l'un après l'autre, ma sœur, mes camarades et moi, nous sortîmes de l'immeuble en courant sur la droite pour prendre les escaliers qui rejoignaient le bas du Telemly. De là, toujours à grandes enjambées nous rentrâmes au quartier.

       Depuis cette date, qui devint plus tard un repère important voire incontournable dans l'histoire de la félonie de De Gaulle à notre égard, l'atmosphère dans Alger avait nettement évolué. Bab-el-Oued était à nouveau accessible. Mais dans quel état ! Les carcasses des automobiles écrasées par les tanks de l'armée française, notre propre armée, étaient toujours là, abandonnées. Nous ne pouvions imaginer que sur nos façades nous découvririons les impacts des fusils mitrailleurs tirés par nos soldats. Les avions de chasse avaient laissé derrière eux des appartements éventrés. La vie avait repris mais les visages s'étaient refermés. La gouaille bab-el-ouedienne avait disparu. On ne parlait plus avec les mains. On avait abandonné le " six-mora " devant l'anisette pour des belottes silencieuses de dépit.
       Malgré la reprise d'explosions ciblées, mais plus violentes, nous sentions bien que la situation nous échapperait. Peut-être même assez rapidement. La présence policière des barbouzes se faisait plus pressante. Ils semblaient alors s'être infiltrés dans nombreux rouages de la vie administrative. Mais qui pouvait leur donner toutes ces informations ? Ils étaient suffisamment renseignés au point d'avoir pu arrêter le Général Salan. Quand la radio clandestine nous l'apprit, ce fut la consternation générale. Sa photo fit la une de la presse quotidienne le lendemain matin. Qui avait pu le donner ? Comment avait-il été reconnu avec des cheveux teintés et une moustache épaisse ? Cette information nous avait glacés bien que d'autres généraux passés eux aussi dans la clandestinité tentaient de nous rassurer par tous les moyens affirmant aussi que jamais ils n'abandonneraient la lutte.
       Cependant, déjà, des familles quittaient le quartier, d'autres quartiers sans rien dire. Ils partaient. On ne les voyait plus.

       Aussi, courant Juin, nos parents prirent alors la décision de nous mettre, ma sœur et moi, à l'abri. A l'abri. Nous protéger de la folie de désespoir qui s'était emparée d'Alger. Leur problème est qu'ils ne connaissaient personne pour nous accueillir en France. Nous disions indistinctement France ou Métropole. La métropole, c'était la mère. Celle qui donne de l'amour et des punitions. On pouvait critiquer la Métropole mais pas la France. Car la France c'était ce que nous avions dans nos cœurs. C'était l'amour des enfants pour leur mère. L'amour aveugle, total, plein, sans critique.

       Ils imaginaient que nous serions plus en sécurité à Oran. Mon parrain, frère de ma mère, y vivait depuis qu'il avait épousé une Oranaise. Il avait quitté Bab-el-Oued pour Oran. Oran n'était pas plus sure qu'Alger, mais nous, adolescents, nous n'y avions aucun ami, aucun cousin. Rien. Nous resterions reclus. Nous perfectionnerons notre Espagnol car Oran avait été conquis par les Espagnols quatre cents ans avant que les Français ne s'y intéressent. Toute la population parlait espagnol : arabes, juifs, européens.

       L'oncle logeait dans un petit appartement du centre ville avec sa belle mère. Nous n'étions pas loin de la place des Victoires. Cette place si vivante avant cette triste année 62. Les fenêtres ouvraient sur une artère animée. Nous n'apercevions que le bas des boutiques tapies derrière les arcades, et les pas rapides des habitants du quartier. Plus personne ne se promenait. Plus personne ne traînait devant les vitrines des magasins. Certains avaient déjà été abandonnés par leurs propriétaires qui espéraient eux aussi se mettre en sécurité en partant ailleurs. Toujours ce " ailleurs ".
       Nous ne sortions, avec les tantes, que pour faire les courses de tous les jours. Nous croisions quelques garçons qui se dirigeaient vers le lycée Lamoricière en prenant la rue Richepin perpendiculaire à l'entrée de notre immeuble de la rue Alsace-Lorraine. La petite boulangerie, au coin de la rue Pelissier, nous rappelait par ses parfums de farine et de pain chaud et croustillant celle de nos parents. Un léger frisson de tristesse nous parcourait la peau alors. Je fermais les yeux et je respirais toutes ces odeurs si familières. La grand'tante qui connaissait tout le monde dans le quartier racontait en un espagnol rapide à tous ceux qui voulaient l'entendre que nous venions d'Alger. Pobres chicos, ajoutait elle, si leurs parents savaient qu'ils sont enfermés toute la journée !
       Le mois de Juin tirait en longueur. Il commençait vraiment à faire chaud. Nous comprenions ce que mon oncle disait à demis mots dans un espagnol approximatif. Les pourparlers entre l'OAS et le FLN avaient tourné court. Et pour éviter que des représailles ne soient exercées sur la population civile européenne, les commandos de l'OAS avaient quitté la ville après avoir fait sauter, parait-il, les réservoirs de carburant. Cependant, le soir, nous entendions toujours des explosions de pains de plastiques et des claquements de mitraillettes sporadiques.
       -Escuchas, escuchas, disait la vieille tante, celle là elle a sauté pas trop loin d'ici. Ce doit être à côté, au quartier Boulanger.
       -Mais non maman, esta a Lamur. No dices nada, les petits, ils vont comprendre et avoir encore plus peur.
       Il était vrai qu'à chaque explosion, nous quittions la chambre dont la fenêtre surplombait la rue pour nous précipiter dans la cuisine qui donnait sur une courette. Je pouvais apercevoir entre les immeubles serrés autour de la cour, un coin de ciel bleu. Ce bleu si pur.
       Que devenais tu Djèmila, déjà si loin, à Alger ? J'étais parti sans te dire au revoir. Comme un voleur. Enfermé dans ce petit logement inconnu, rien ne me rappelait ta présence. Je devais attendre, la nuit, pour penser à toi. Avec ma sœur, nous dormions tête bêche dans le même lit, dans la même chambre que la grand'tante. Je fermais les yeux avec force et je m'abandonnais dans mes souvenirs de toi. Ô, Djèmila. Dans cette ville, à chaque coin de rue, je retenais ma respiration en espérant que tu m'apparaîtrais soudain. Souriante. Les yeux brillants de joie.

       L'oncle avait compris que nous ne pourrions pas continuer à vivre ici. Nous ne faisions rien de la journée. Nous ne pouvions même pas aller à la plage. Mon père avait donné des consignes strictes à mon oncle. Consignes qu'il appliquait facilement puisqu'il travaillait. Après sa journée de travail, il avait coutume de s'arrêter au Café des Sports, et de prendre avec ses amis Pablo et Titcho, une anisette ou deux, et de commenter les nouvelles qui n'étaient pas imprimées dans l'Echo d'Oran.
       Un soir, il nous annonça que ses amis mettraient à sa disposition une camionnette.
       - Une camionnette ? Pourquoi faire, mon fils ?
       - C'est foutu, mama. Nous ne pouvons plus rester à Oran. J'ai la responsabilité de ces enfants.
       Je ne peux pas les exposer davantage. Ils ne sont pas plus en sécurité ici que chez eux.
        - Pero, où irons nous ?
        - Yo no lo se, hoy. Mais nous devons déjà préparer ce que nous emporterons. Les vêtements avant tout.
        - Mais je n'ai pas de manteau, mon fils. Nous allons nous geler, là-bas, en France que c'est au nord…

       Je lançai un regard inquiet à ma sœur. Son regard était silencieux. Absent de toute inquiétude. J'imaginais que nous passerions enfin des vacances féeriques au bord de la mer, sur une plage de sable blanc où seul le clapotis des vagues perturberait notre sommeil.

       - Pablo, il a de la famille qui est déjà partie. Ils sont en Espagne, pas trop loin de Perpignan. Juste après la frontière. Titcho pourra vous trouver des places sur le Sidi-Ferruch et vous partirez à Port-Vendres.

       Ma tante avait rapidement compris que nous embarquerions sans mon oncle.
       - Et toi, cariño ? Tu restes ici ? Si tu ne nous accompagnes pas je ne partirai pas non plus.
       - C'est une affaire de quelques jours, Paloma mia, je vous rejoindrai au plus vite. Le temps d'avoir un cadre pour charger des meubles et le restant d'affaires.
       Un silence pesant accompagna notre dîner ce soir-là. Les femmes nous regardaient tristes. Nous ne comprenions pas trop bien ce qui allait encore se passer.
       Toute la nuit, j'entendis le grincement des lits. L'oncle et la tante chuchotaient dans la chambre voisine. La grand'tante reniflait ses larmes entre deux ronflements. Epuisé, je m'endormis vers le petit matin quand, déjà, les tourterelles roucoulaient sur les toits et que les derniers rossignols sifflaient encore.
       Quand je me levai, mon oncle n'était déjà plus là et les femmes avaient entassés des vêtements sur les lits et les chaises. C'est l'odeur du café frais qui m'avait réveillé. Les deux femmes s'activaient en silence. Elles ne m'entendirent pas arriver derrière elles.
       Ma tante sursauta quand je lui mis la main sur l'épaule. Elle me pria de ne plus recommencer car elle était sur les nerfs, qu'elle n'avait pas dormi et que mon oncle était un égoïste.
       - Qu'allons nous devenir mes enfants ? Répétait sans cesse sa mère. Où irons nous ? Ton oncle nous envoie à l'étranger…
       - Yo lo he entendido ayer, Tia abuela, lo he entendido. No cognosco alguien, alli, tan poco. Lui répondis-je en un espagnol trop scolaire pour être naturel.

       Je pris mon petit déjeuner et fis une rapide toilette dans la minuscule pièce aveugle qui servait de salle de bain. Salle de bain était un bien grand mot, car nous nous lavions dans un petit lavabo au seul robinet d'eau froide. L'eau chaude courante était encore un luxe. Je réveillais ma sœur qui paressait dans le lit.

       La boulangerie du coin était fermée aujourd'hui. Hier, en prévision, nous avions pris un gros pain et pour qu'il ne sèche pas trop la Tia abuela avait entortillé un torchon autour. Nous ne sortirons donc pas.
       - Tata, on ne peut pas descendre un moment, juste pour nous dégourdir les jambes ?
       - Tu sais bien que je ne dois pas vous laisser sortir seuls et nous avons du travail rien qu'à trier le linge qu'on doit emporter.
       De dépit, je retournai dans la petite chambre et allumai le transistor. Nous reprenions en chœur les succès de Pétula Clark ou de Johnny Halliday Nous essayions sans conviction de danser le twist. Nous n'avions pas ramené d'Alger notre cerceau pour le faire tourner autour de nos tailles sur les rythmes d'un hula-hoop. Nous tentions de comprendre les sketches du Patio à Angustias émis par Radio Oran et qui faisaient rire aux larmes nos deux tantes. Mais notre méconnaissance du " pataouette " oranais fortement mâtiné d'Espagnol nous laissaient muets. A la fin d'une saynète, je me penchais à la fenêtre. Un silence étrange montait de la rue. Aucune voiture ne circulait. Aucun klaxon ne se faisait entendre. Je n'aperçus aucune patrouille militaire. Rien. Le quartier semblait désert, mort. Je retournai dans la salle à manger pour feuilleter un bouquin de grammaire latine.
       Soudain, vers les onze heures des coups de feux éclatèrent dans le lointain. Apparemment des coups de pistolets d'abord puis des crépitements d'armes à répétition.
       J'abandonnais ma lecture. Curieux et inconscients, ma sœur et moi nous nous précipitâmes vers la fenêtre que j'avais laissée ouverte.
       J'attendis un moment et soudain, j'eus du mal à comprendre ce que je voyais. Une colonne de civils européens avançait les bras en l'air. Ils étaient encadrés par des soldats dont je ne reconnaissais ni le casque ni la tenue. Les mitraillettes qu'ils tenaient à bout de bras avaient un chargeur en arc de cercle.
       Ces militaires, sans gradés pour les encadrer, hurlaient des ordres en arabe et en français. Ils donnaient des coups de crosse aux vieillards et aux femmes qui n'avançaient pas au rythme qu'ils leur imposaient. Des gosses pleuraient. Des ménagères avaient été contraintes d'abandonner leur couffin dont les provisions étaient écrasées à coups de godillots par les soldats.
       Un vieil oranais arabe, voulut s'interposer entre la personne qui marchait derrière lui et un homme casqué. Mal lui en prit. Après un violent coup de crosse dans les reins, il fut abattu comme un chien et laissé au milieu de la rue. L'arabe armé hurla de plus belle des ordres ; la colonne accéléra ses pas, et disparut progressivement de notre champ de vision. Un camion-benne klaxonne et passe en pétaradant. Des corps sans vie sont entassés les uns sur les autres. Des bras dépassent de la ridelle et se balancent dans le vide.
       Les tantes nous tirèrent violemment par le bras et refermèrent bruyamment les persiennes de la chambre. Une rafale partit de la rue et nous entendîmes des balles s'aplatir tout près de la fenêtre.
       - Vous êtes inconscients ou quoi ? Restez dans la salle à manger. Depuis au moins une heure, en bas, ils font la fête et tirent en l'air.
       - Avec la radio on n'a rien entendu…
       Effectivement, le transistor éteint, nous entendîmes des youyous et une clameur immense venant apparemment de la Place d'Armes. Des coups de feu sporadiques éclataient aussi ici ; là, ils étaient plus nourris. Nous aperçûmes, entre les lattes des persiennes fermées, un camion passer à toute vitesse, surchargé de musulmans qui tiraient en l'air et qui agitaient à bout de bras des drapeaux vert et blanc frappés d'un croissant et d'une étoile rouge.
       Des gamins debout sur les marchepieds hurlaient de joie des slogans en arabe. Le chauffeur donnait sans relâche des coups de klaxon. Bizarrement, il utilisait les mêmes cinq notes que nous, quelques jours auparavant.
       D'où sortaient tout d'un coup toutes ces bannières ? Nous ne connaissions depuis plus d'un siècle qu'un seul étendard. Celui de la France : bleu-blanc-rouge. Que se passait-il vraiment ? Djèmila, explique moi. Que n'es-tu avec nous ? Mais où était l'armée française ?
       Nous nous assîmes autour de la table recouverte d'une toile cirée aux motifs disparus par les nombreux nettoyages. Personne ne parlait. La tia abuela avait sorti son chapelet et égrainait des Notre-Père en espagnol. Notre tante pleurait et priait le ciel qu'il ne soit rien arrivé à son mari. Il travaillait à l'autre bout de la ville qu'il avait du traverser à pied ce matin.
       Tout le monde se taisait. Seul le clapotis des légumes du potajé qui bouillaient dans le faitout brisait notre silence. Dans la chambre, le transistor crépitait des parasites.
       Je tentai de rompre cette atmosphère d'angoisse :
       - On peut écouter la radio pour savoir ce qui se passe, peut-être. Ils nous diront dans quels quartiers il y a le plus de monde et nous pourrons sortir pour voir …
       - Estas loco, mon fils. Tu n'as pas vu ce qui se passait devant notre entrée ? Tous ces gens prisonniers et le camion rempli de corps sans vie ? On va attendre le retour de ton oncle. La foule est folle. Et les gens sont armés. Il suffira d'un rien, d'un regard ou même d'un sourire et ils nous tueront.
       - Mais ma tante, ils font la fête. Ils sont heureux. On pourra passer inaperçu.
       - Et tous ces morts, c'est la fête ? Il vaut mieux rester ici, et prier pour que ton oncle revienne sain et sauf.
       - Bon, je vais essayer de me mettre sur Radio Mont- Carlo, pour savoir ce qu'ils disent, répondis-je, désappointé. Et je sortis de la cuisine-salle à manger pour m'allonger sur le lit.
       Je n'eus pas de chance. J'avais beau tourner le bouton des chaînes vers la droite ou la gauche, je n'arrivais pas à capter une radio de métropole. Seule la radio locale répétait en boucle qu'un défilé se déroulait dans le calme et que tout le monde devait reprendre le travail. Pourtant dehors, les boutiques se fermaient l'une après l'autre et les coups de feu accompagnaient les cris de joies et les klaxons.
       Nous mangeâmes du bout des lèvres une assiette de soupe de légumes épaisse sans viande. Le pain rassis avait du mal à passer avec un bout de fromage de Gruyère qui commençait à transpirer. Je gardai les noyaux des abricots du dessert. En souvenir. Je n'avais plus l'age de jouer aux noyaux, mais qu'importait ?
       Les heures traînaient. Nous entendions toujours un brouhaha lointain, confus. Ma tante essuyait ses yeux régulièrement. Mon oncle n'était pas encore de retour. Les femmes s'impatientaient bien qu'il ne fut pas encore dix-neuf heures, heure à laquelle mon oncle avait coutume de rentrer.
       La Tia abuela, les mains sous la table, torturait les poches de sa blouse noire à petites fleurs bleues. Ma tante tournait la tête continuellement pour regarder le réveil Jazz sur le vieux buffet et poussait des soupirs d'impatience et d'angoisse. Les heures ne défilaient pas assez vite. Ma sœur et moi n'osions faire le moindre bruit. J'avais éteint la radio et je tentais de découvrir à travers les persiennes fermées ce qui se passait dans la rue Alsace-Lorraine. Je me demandais combien de temps encore elle porterait ce nom. Une semaine, un mois, un an au maximum ? J'évitais de faire le moindre bruit. La crainte qu'il soit arrivé un " accident " à mon oncle était perceptible à chaque gémissement, à chaque pleur. Que ferions nous s'il était arrêté ? Où irions nous et comment ?

       Vers dix-sept heures, les clameurs des rues les plus proches s'atténuèrent. Un calme étrange. Au loin, aussi, le grondement de la foule et les détonations semblaient s'être tus. Il fallait encore attendre plus d'une heure.
       Les deux femmes pleuraient en silence. La vieille tante se signait à tout bout de champ implorant Dieu qu'il ne soit rien arrivé à mon oncle. Pour tromper leur inquiétude, elles équeutaient des haricots verts pour le repas du soir. Ma sœur les rejoignit et les imita. Je restais collé aux persiennes et surveillais aussi avec impatience les derniers allers et venues devant notre immeuble.
       Soudain, une camionnette freina dans un crissement de pneus et entra dans la cour de l'immeuble. La portière de la voiture claqua et après quelques secondes un homme en sortit en courant. La porte du hall de l'immeuble se referma violemment et fit vibrer celle de notre entrée. Autour de la table, les femmes arrêtèrent leur travail, se serrèrent la main et écoutèrent les pas rapides et lourds qui montaient les escaliers.
       Une clé maltraita bruyamment la serrure et le battant s'ouvrit violemment. Mon oncle entra dans l'appartement, et avant qu'il n'ait pu refermer la porte derrière lui, ma tante, en larmes, se jeta dans ses bras.
       - Querido, chéri. Que s'est-il passé ? Nous avons entendu tant de cris et de coups de feu. Là en bas, il y a avait même des gens prisonniers des fellaghas, et des camions pleins de morts.
       Elle se recula et le regarda des pieds à la tête :
       - Tu n'as rien ? Tu n'as rien ?
       La vieille tante s'était agenouillée devant l'image de la Vierge fixée avec une punaise au mur près de la porte et priait à haute voix en remerciant Jésus-Christ.
       - Hijo mio, Hijo mio ! Merci mon dieu !

       A notre tour, ma sœur et moi, allâmes embrasser l'oncle. Il s'assit près de la table et demanda qu'on lui serve une anisette. Il était mort de soif.
       - Alors, tonton, dis nous ce qui s'est passé…
       - La manifestation a commencé dans le calme et la joie. Vous pouvez vous en douter. Mais on ne sait pas ce qui s'est produit exactement. Les gens descendaient de la gare ou de la Place Kargentah vers la Place d'Armes. Ils étaient debout sur les pare-chocs des voitures avec des fusils à la main, comme s'ils faisaient une " fantasia ". Il y aurait eu un coup de feu tiré dans la foule vers les onze heures.
       Des amis arabes pensent que c'était des pétards que des gosses avaient allumés comme pour la fête du Mouloud. D'après ce qu'on nous a raconté, il y aurait eu un mort. Un enfant. Un Scout. Tout le monde hurlait que c'était l'OAS qui tirait, et qu'il fallait tuer TOUS les OAS
       - Tu le crois, toi, mon fils ?
       - Je ne sais pas, moi. Il n'y a plus de commandos dans la ville depuis plus d'une semaine, mama. Ils auraient été complètement fous. Cela aurait été un coup pour nous faire tuer tous. Et les hommes du FLN qui étaient armés sont sortis de la manifestation et se sont mis à tirer sur tous les Européens et sur les Arabes qui voulaient s'interposer. Ceux qui étaient habillés en soldats, doivent venir du bled ou des maquis et ne connaissent personne ici, il y en a qui descendaient des quartiers Lamur ou Victor-Hugo. Alors ils ne font pas de différence entre nous tous : un Pied-Noir ou un autre c'est pareil. La foule est devenue folle. Des gens qui étaient là en spectateurs ont été lynchés, piétinés, écrasés par des voitures aux drapeaux verts et blancs qui leur fonçaient dessus.
       - Et l'armée, notre armée ? Elle n'a pas mis de l'ordre ?
       - Non, il n'y avait aucun soldat français dans les rues. Pas de patrouilles, pas de tanks. Rien.
       - Mais, il y a toujours le général Katz qui est le commandant des militaires à Oran.
       - On dirait qu'ils étaient d'accord pour nous laisser massacrer.
       - C'est pour cela qu'il disait dans ses communiqués que nous devions travailler et ouvrir les magasins. C'était facile de nous tuer tous…
       - Ils couraient partout dans les rues, et ils arrêtaient tout le monde. Ils les faisaient mettre en rang, les bras en l'air et ils leur disaient d'avancer en silence et à coups de crosse. A la place Foch, aussi. Partout, partout…
       - On a aperçu ça de la fenêtre tout à l'heure, tonton, osa ma sœur.
       - Oui, ton neveu a failli nous faire tuer. Il regardait ce qui se passait dans la rue comme s'il était au spectacle et on a tiré sur la fenêtre quand je l'ai fermée.
       - J'ai vu de mon bureau, à la Maison du Colon, une colonne qu'on faisait rentrer dans le commissariat juste en face. Il y avait des femmes, des enfants, des vieux…Des arabes, des français… J'ai vu personne ressortir. Des jeunes qui avaient des pistolets poursuivaient les gens qui se sauvaient pour se mettre à l'abri. Ils allaient même les chercher dans les églises. Ils tiraient de sang froid à bout portant. Des camions pleins de cadavres ensanglantés roulaient à toute allure vers le Petit Lac.
       - Pourquoi faire, pourquoi faire, Raphaël, au Petit Lac ?
       - Antoine, tu sais, Antoine Gomis, il les a vus les jeter dans la décharge du Petit Lac, après leur avoir encore donné des coups de crosses et leur avoir tiré encore dessus même s'ils étaient morts.
       - Dans les ordures ?...
       - Oui, oui, dans les ordures. Titcho, celui qui m'a prêté sa camionnette Citroën a aperçu des européens qui couraient dans tous les sens pour s'abriter dans les encoignures des portes. Les hommes du FLN en civil ou de l'ALN les ont poursuivis et les ont égorgés à coups de serpes, d'autres fracassaient les crânes avec des haches. Les pseudo policiers regardaient ce carnage d'un œil atone pour ne pas dire consentant. En revenant, je suis passé devant la boucherie du Soleil…
       Mon oncle se tait un moment. Sa voix s'est étranglée et des larmes commençaient à poindre dans ses yeux. Sa belle-mère l'enjoint de continuer.
       - Et bien, mon fils, dis nous. Qu'est ce qui se passait à la boucherie ?
       - Je ne peux pas, mama, tant c'est horrible, je ne peux pas… Ma tante s'approche de mon oncle et enfouit sa tête dans le creux de l'épaule de son mari. Les deux pleurent en se berçant. Mon oncle tente de continuer entre deux sanglots :
       - le fils, Joseph. Celui avec qui on est allé à la forêt des Planteurs à Pâques. Ils l'ont pendu par la gorge à un crochet…Tout le sang coulait sur sa chemise…Dans sa propre boucherie…
       Mon oncle s'effondre alors sur ses bras croisés sur la table et il pleure bruyamment sans honte, sans retenue.
       - Il va falloir partir. Tous. Mais comment, mon fils, comment. Quand donc tout cela s'arrêtera-t-il ?
       - Je n'irai pas travailler demain. Vous avez pu acheter du pain ?
       - Non. Nous ne sommes pas sortis. On attend toujours la dernière fournée de onze heures et demie pour aller à la boulangerie. Le pain reste frais plus longtemps. C'est vers cette heure qu'on a vu ce qui se passait dans la rue Alsace-Lorraine. Il nous reste de la farine. On fera quelque chose, lui répond la grand-tante.
       - On n'a pas de viande non plus mais quelques œufs et de la longanisse. On s'arrangera… Avance ma tante. On a mis du linge dans les deux valises…
       - Oui, nous attendrons un ou deux jours que ça se calme et nous partirons. Je ne sais pas si nous irons prendre le bateau ou un avion à l'aéroport de la Sénia.
       - Tu veux que je prenne l'avion, mon fils ? Tu veux me tuer, ou quoi ? Comment on peut rentrer tous là dedans que c'est tout petit ? Et si il tombe, hein, si il tombe ?
       - Mais non mama, j'ai fait mon service dans l'armée de l'air à la Sénia. Des avions, j'en ai vus. Et ceux qui transportent des passagers, ils sont aussi gros que notre immeuble…
       La tia abuela fit une moue dubitative mais ne dit rien.
       - Pour l'instant, nous attendrons quelques jours sans nous faire remarquer, je verrai alors ce que nous pourrons prendre. Aurons nous le choix ?
       Attendre, nous cacher, attendre, nous mettre à l'abri…
       Nous restâmes enfermés deux jours. Le moindre mouvement dans la rue, le moindre cri nous terrorisaient. Nous n'osions même plus nous approcher des fenêtres fermées. Le soir, l'oncle descendait dans la cour arrière de l'immeuble et vérifiait si la voiture était toujours là.
       Dans la rue Alsace-Lorraine, la circulation automobile semblait avoir repris. Le bruit des moteurs des véhicules particuliers était couvert par celui de camions. De nombreux camions.
       Mon oncle ouvrit la porte d'entrée avec précipitation. Il avait du monter les escaliers en courant car il était essoufflé.
       - Félette, que se passe-t-il ? Pourquoi tu souffles comme ça, mon fils ?
       - Les camions, les camions…vous les avez entendus au moins ?
       - Oui, pourquoi ?
       - Ce sont des camions de l'armée, notre armée…
       - Et alors ?
       - Ils transportent des familles avec leurs valises…
       - Quoi ? Qu'est-ce que tu racontes, hijo mio ? Ils les emmènent où ?
       - D'après monsieur Ibanez, le concierge, l'armée est finalement sortie des casernes pour tenter de mettre de l'ordre ou de protéger les Français. Ils ont fait des convois et les accompagnent vers la Senia ou le port pour partir.

       -Ils avaient dit : " la valise ou le cercueil.. ", purée de nous…me hasardai-je.
       - Si on reste, ils nous tuent. Si on part seul, ils nous tuent aussi. Devant nos soldats. Un groupe s'est précipité vers un jeune lieutenant qui était en faction devant un bâtiment militaire pour lui demander de les laisser entrer pour les protéger. Il est allé voir son capitaine ou son commandant pour expliquer la situation,..
       - Je parie qu'ils les ont laissés dehors !
       - Claro que si ! On ne pouvait même pas bousculer le jeune soldat, il y avait des rouleaux de barbelés infranchissables…
       - Hijos de p…. ! Quand on pense qu'on les ramenait à la maison boire un coup quand ils faisaient du stop sur la route de la plage ou qu'ils traînaient dans les rues comme des âmes en peine…
       - Ils ont des ordres, mama. Ce ne sont que des enfants pour certains…

       Au petit matin, le lendemain, après un rapide petit déjeuner silencieux, nous descendîmes avec nos valises. Nous prîmes la porte au fond du couloir du rez-de-chaussée et toujours sans le moindre bruit, nous empilâmes nos bagages dans la camionnette. Les deux femmes se serrèrent sur l'unique banquette du véhicule. Ma sœur et moi nous nous assîmes derrière coincés entre les bagages.
       Quelle fut notre surprise, quand nous découvrîmes que la rue Alsace-Lorraine était déjà surchargée de véhicules de toutes sortes : des camionnettes, des fourgons, des berlines. Toutes ces automobiles qui roulaient pare-chocs contre pare-chocs semblaient transporter la même famille. Les pères conduisaient sans regarder la voiture qui les croisait de peur d'être reconnus et traités de lâches. Les mères voulaient rester dignes et serraient amoureusement leur enfant dans les bras. Les grand'mères pleuraient en silence. Les grands-pères regardaient les murs et les boutiques des rues qu'ils avaient tant de fois arpentées comme leur père et le père de leur père. Ils sortaient le bras par la vitre de leur portière, le tendaient et vérifiaient que leur ballot était toujours bien attaché sur la toiture de l'automobile.
       Ils partaient.

       Les amortisseurs de la 2CV camionnette étaient mous et nous balançaient d'avant en arrière et de droite à gauche. Je sentais que mon café au lait allait remonter. Aussi, je me concentrais sur la direction que prenait mon oncle.
       - Pour aller au port, on aurait du passer près du lycée, tonton ?
       - Oui, on aurait du. On n'y va plus. C'est la folie. Les quais d'embarquement ne peuvent plus recevoir plus de monde. Les barrières d'accès aux embarcadères sont fermées.
       - Donc on va vers l'aéroport ?
       - Tu ne t'es pas trompé de chemin ? On ne roule pas vers le sud, on a le soleil devant nous. Le soleil se lève à l'est et…
       - Callate, hijo, callate. On va à Kristel.
       - C'est où ça ?
       - C'est un petit port en bas de la falaise, bien avant Arzew.
       - On embarquera sur le bateau du cousin de Titcho, Jacques. Il est pêcheur. Il est tout seul. De là on se dirigera par la mer vers Béni-Saf où des chalutiers doivent aussi partir. Nous nous regrouperons et, a la buena de Dios.
       - Sur un bateau de pêche, tu es fou mon fils, tu es fou. Tu veux tous nous noyer ? J'ai jamais su nager, moi…
       - On va longer les côtes d'Algérie et remonter le long de celles d'Espagne. Les fellaghas n'ont pas de navires de guerre. On arrivera à Port-Vendres ou Collioure. Il parait que Papa Falcone, il a déjà quelques bateaux pour la pêche aux anchois là-bas…On ne va pas partir seul. Il y aura d'autres pêcheurs avec leur famille sur leurs bateaux. On restera toujours groupés. Il y a quelques chalutiers, un peu plus gros.

       Nous nous répartîmes sur deux embarcations. Les femmes ensemble avec un pêcheur qui partaient avec son épouse et ses deux filles, mon oncle et moi avec Jacques et d'autres pieds-noirs qui comme nous fuyaient.
       Nous fuyions notre propre pays pour aller vers notre propre pays. Enfin, l'autre. Celui que nombreux parmi nous ne connaissaient que par les photos des livres de géographie et d'histoire.
       Nous partîmes de Béni-Saf le lendemain. Le voyage devait durer trois jours et deux nuits. Ici, toute notre petite famille se regroupa sur un chalutier, le " Saint-Pierre ". Nous embrassâmes Jacques et mon oncle lui glissa une petite enveloppe dans la main qu'il fit mine de refuser. Nous quittâmes Béni-Saf de nuit, les lamparos allumés à l'avant de chaque chalutier rassuraient les barques des petits pêcheurs qui faisaient route avec nous. Ivre de fatigue, je me réveillai à l'aube. Le soleil embrasait d'un rouge sang l'horizon. Devant nous, une petite ville aux maisons blanches semblait nous attendre.
       Les bateaux se regroupèrent. Nous jetâmes l'ancre dans le port à quelques encablures du quai. Un des chalutiers nous quitta et accosta. Les hommes en descendirent. Une petite heure plus tard, nous les vîmes revenir, les bras chargés de paquets. Ils avaient fait le plein de fruits frais et de conserves. Il me sembla entendre que nous étions à Carthagène.
       Nous levâmes l'ancre et nous repartîmes. Je me mêlais aux hommes pour les aider. Et surtout pour oublier que j'étais sensible au mal de mer.

       Nous étions épuisés. Les pêcheurs avaient tendu une bâche au-dessus de nos têtes pour nous protéger la nuit de l'humidité et le jour des ardeurs du soleil. L'odeur du mazout des moteurs qui clapotaient se mêlait à celle des vieilles peintures, de la mer et du poisson qui avait été pêché par le Saint-Pierre pendant des décennies. L'épouse du patron Saint-Pierre, madame Pilato, avait préparé plusieurs gamelles de sardines à l'escabèche et nous dit de nous servir. Nous mangions avec les doigts que nous sucions pour ne pas gaspiller la sauce rouge qui coulait dessus. Nous jetâmes les arêtes par-dessus bord. Nos deux tantes étaient gênées car elles n'avaient rien apporté.
       - Ne vous en faites pas, nous consolait madame Pilato. J'ai fait l'escabetche avec les sardines qu'on n'a pas pu vendre. Alors, allez-y… Et madame Keller, la dame qui est toujours à l'arrière qu'on dirait qu'elle veut encore voir l'Algérie, elle a fait aussi de la tchouktchouka…un vrai régal !
       - La dame triste, là-bas, avec le chapeau de paille sur la tête ?
       - Oui, c'est ça. Avec son mari, ils géraient un petit domaine vinicole à Misserghin. Et bien, son meilleur ouvrier, qu'ils traitaient comme un fils et à qui ils ont appris à lire et à écrire, il a égorgé monsieur Keller pour lui prendre la ferme.
       La pauvre, elle s'est sauvée et est arrivée toute seule, avec sa fourgonnette, au port. On l'a vue à Béni-Saf sur le quai. Elle errait. On l'a prise avec nous. Elle fait un peu de cuisine sur le petit fourneau pour nous remercier.

       Les escales suivantes devaient être Valence, Tarragone et Barcelone. A chaque étape une des embarcations accostait et faisait le plein de nourritures, d'eau et remplissait quelques jerricanes de gas-oil. L'air marin et les rayons de soleil avaient complètement desséché nos lèvres. Nous fixions l'horizon, les yeux plissés, sans lunettes. Des marsouins nous accompagnaient de leurs sauts élégants et silencieux de chaque coté de la proue du bateau qui coupait l'eau dans un froissement de papier de soie. Nous tendions la main pour les caresser. En vain.

       Un courant marin ou un calcul erroné de notre position nous fit dériver et arriver au milieu de la nuit dans un port que nous croyions être Port-Vendres. La nuit était noire. La couleur du ciel se confondait avec celle de la mer. Soudain des cornes de brumes assourdissantes nous firent prendre conscience que nous étions entourés de bâtiments " étrangers ". Des projecteurs inondèrent les ponts de leurs lumières crues. Nous étions encerclés par plusieurs garde-côtes espagnols, leurs canons pointés vers nous, des navires des douanes et de la police maritime. Ils nous firent couper les moteurs. Des militaires montèrent sur les chalutiers et de longues palabres furent nécessaires pour leur faire comprendre qui nous étions, d'où nous venions et où nous désirions aller. Ils nous crurent difficilement, mais à la lecture de nos papiers d'identité ils furent convaincus. Ils nous conduisirent dans une darse isolée du port de Barcelone et nous autorisèrent à jeter l'ancre pour la nuit. Les lampadaires éclairaient au loin les rues qui grimpaient sur les collines comme Alger. Alger. Oran. Un serrement au cœur me fit prendre conscience que nous n'étions pas en train de faire du tourisme mais que nous avions quitté peut-être définitivement notre pays.

       Aux aurores, comme convenu, les démarreurs lancèrent les moteurs ; les moteurs crachèrent de la fumée noire ; les ancres et les filins et autres cordages furent ramenés. La minuscule armada vibra de toutes ses coques et quitta lentement le port de Barcelone. Nous reprîmes la pleine mer. Cette étape fut la plus courte. Nous arrivâmes en vue des côtes françaises dans l'après-midi mais nous essuyâmes un fort coup de vent comme relativement souvent dans le Golfe du Lion. Je fus alors assez malade, au point de me tenir cramponné au bastingage pendant plusieurs heures.

       En débarquant à Port-Vendres, le sol tanguait encore sous mes jambes. J'aidais, avec mon oncle, les femmes à transporter nos valises et baluchons. Sur le quai, nous n'eûmes droit à aucun comité d'accueil. Nous nous regroupâmes et nous saluâmes tous les équipages. Nous embrassâmes chaleureusement la famille Pilato. Je remontai à bord du Saint-Pierre pour le caresser. Pour le remercier de nous avoir conduit à bon port.
       Une surprise nous attendait. Nous croyions être les premiers ou les seuls à avoir fait ce voyage. Sur des chalutiers amarrés, s'entassaient des hommes, femmes, enfants, vieillards avec leurs valises, leurs matelas, et tout ce qu'ils avaient pu sauver. Ils semblaient abandonnés. La Ville de Port-Vendres avait oublié qu'elle devait son développement économique au commerce qu'elle avait entretenu depuis un siècle et demi avec Oran ou Alger. On nous insulta. On nous traita de fascistes, de racistes, de nazis. On crachait à notre passage.

       Nous passâmes la nuit dans un petit hôtel que mon oncle avait connu quand mon grand-père, gazé pendant la guerre, venait en cure thermale dans les environs.
       Le lendemain matin avant de descendre vers le port mon oncle acheta un journal local, " Le Travailleur Catalan ", car comme de nombreux habitants de Bab-el-Oued, il avait été élevé dans la conviction communiste. Il pensait y trouver des informations sur des possibilités d'embauche, de logement, d'aide ou d'entraide. Il resta pantois et jeta le journal sur un banc. Je le ramassai pour découvrir ce qui l'avait choqué. Je lus à haute voix pour les deux tantes : " le port présentait un spectacle d'un quai de gare, la veille de départ de vacances. " Les personnes interviewées arrivent en France juste pour venir en vacances ou à cause des " factieux de l'O.A.S.
       Et plus loin, le journal expliquait aux Pieds-Noirs, c'est-à-dire nous expliquait que nous ne devions pas nous sentir privilégiés. Ainsi, " Le travail et le logement doivent d'abord revenir aux catalans ", et que raisonner ainsi, n'est pas être égoïste : c'est être juste … " Entre deux chômeurs ou deux personnes sans logement, pour le PC c'est clair, il faut appliquer la préférence locale sans aucune indulgence, …etc, etc…

       Le Saint-Pierre avait déjà appareillé pour Port-la-Nouvelle. D'autres chalutiers quittèrent Port-Vendres pour Sète. Les plus audacieux mirent le cap sur Sanary et Cagnes sur mer. Ils partaient tous pour reconstruire leur vie. Trouver des cieux plus cléments, pour se mêler aux autres pêcheurs de France qui souvent les reçurent comme des concurrents non grata ou comme des étrangers. Mais ils firent face.
       Nous fîmes face.

JP FERRER.
Saint-Laurent-du-Var.
jeanp.ferrer@free.fr
Le 3 Juillet 2007.

ENFIN ?
N° 7 de novembre 1950
de M. D. GIOVACCHINI
Envoyé par sa fille

  
         Nous avons souvent dit que M. PANTALONI ne fréquentait la Chambre que les jours de pluie. Notre erreur était grande, et nous lui devons d'humbles excuses.
         L'Officiel du 21 Octobre nous donne, en dernière minute, le texte d'une brillante intervention de notre député-maire.
         Il s'agissait du maintien de M. M. E. NAEGELEN dans ses fonctions de Gouverneur Général et la parole était donnée à Alice SPORTISSE, la vierge rouge.
Mme Alice SPORTISSE. - " Pour qui est allé en Algérie et qui a pu voir, aussi bien dans les grandes villes que dans les campagnes, l'atroce misère de nos populations, pour qui a pu voir des enfants disputer aux chiens leur nourriture dans les poubelles "... (Protestations à gauche, à droite et au centre).
M. PANTALONI. - Ce n'est pas vrai.
M. DJEMAD. - Si !
Mme GALICIER. - C'est la vérité.
Mme Alice SPORTISSE. - Chaque matin, à ALGER, j'assiste à ce spectacle...
M. PANTALONI - Ces affirmations sont ignobles.

* * *

         Nous partageons la légitime indignation de notre député et nous le félicitons d'avoir enfin retrouvé l'usage de la parole.
         Nous le prions également, pour l'honneur des Bônois, de nous offrir souvent le plaisir de lire des discours tout de même plus complets.
         On nous disait qu'il faisait peine à voir, tellement il était triste.
         F… colportait, à travers la ville, les bruits les plus désobligeants : " Il est fini. Il ne se représentera plus. Je suis obligé de tout faire ", murmurait le "Petit" à l'oreille de ses petits courtisans.
         P…, riche de tant de défauts, mais aussi d'une vive intelligence, convoqua son Adjoint dès son arrivée et lui administra une belle volée de bois vert.
         " Je connais votre perfidie. C'est vous qui torpillez la Municipalité. Vous vous parez des plumes du paon alors que vous n'êtes qu'un frelon. Je vous ai fait ce que vous êtes, petit c....ul " (Textuel).

         Ganelon partit la queue basse, en écarquillant ses yeux de perdreau mort.  



LE PLUSSE DES KAOULADES BÔNOISES (49)
La "Ribrique" de Rachid HABBACHI
J'TE JURE, TOUS Y Z'ÉTAIENT LÀ

          Tous ceux-là là qu'y z'étaient venus, y z'étaient là et ne vas surtout pas me dire que c'est la vérité d'la police ou des z'aut' kaoulades comme les pléocatses ou les fugures de rente au risque qu'elles font pas du bien à la lette à Arthur pasque moi, j'm'en ousse, tu peux pas saouar à cause que ch'uis pas là pour faire la concurrence à ceux-là là qu'y se visent avec le fusil un prix rebelle, ch'uis là pour raconter et pis c'est tout, tu lis ou tu lis pas, c'est ton affaire, mais tu te tais à cause que quan y me vient les z'abeilles, ch'uis pas miel pour deux sous surtout que quan la publicité du loto que, la purée de ses osses, y m'a jamais fait de l'œil, elle dit que cent pour cent des gagnants y z'ont joué, y a pas un baouèle qu'y se plaint et aut soge encore, me dis pas que cette phrase elle est trop longue, ça j'le sais et j'l'ai fait esprès pour montrer à tout l'monde que j'ai des nèf's.

          Y'alors, comme je disais, y z'étaient tous là et tous y z'étaient braves diosaxe, d'abord, à cause qu'y z'étaient bônois et ça, tout l'monde y le sait et après, pasqu'y z'avaient tous le couffin garni, garni comme j'te dis pas et après, au moment de manger, quan midi il a venu, t'y avais pas un chien mort dedans toute la bande, pas z'un seul et rien qu'y te sortaient les caldis, les…Attends, j'parle pas la bouche pleine, j'ai peur de m'affoguer et pis là, c'est juste pour goûter, après j'te raconte le repas comment y s'est passé.

          D'abord, avant tout ça, y faut que j'te rassure, y m'a pas arrivé la même cagatte que l'année dernière ousque ça a été la croix et le croissant tous les deux dessur la bannière (à saouar ça que c'est mais y faut bien le mette quèque part) que j'me suis portés pour me trouver un endroit pour dormir qu'au matin, perdu que j'étais dedans l'immensité d'la Patosie ( tu trouves ça beau ? ça se oit que t'y étais pas avec moi) areusement, la famille Chevalier que j'la salue au passage, elle m'a ensauvé la vie en me ramenant dedans sa oiture jusqu'au camping d'Uzès et j'te rappelle au cas ouque t'y as oublié que ça, c'était l'année passée.

          Cette année, j'ai été pris en charge par Roland et areusement, j'pèse pas lourd que lui, y m'a ruiné les osses de l'estomac que j'l'ai plus depuis deux ans main'nan. D'abord, il a venu m'attende à la gare de Montpellier et direct y m'a mené à Palavas que c'est au bord d'la mer comme saint-Cloud et y m'a fait la surprise de me faire manger des beignets comme ceux-là là de là-bas dès ! après, y m'a mené chez lui et rien qu'y mettait dessur la tabe des bonnes soges, des soges à manger et à boire bien sûr et moi, que j'ai honte de refuser, laisse que j'm'affogue tout ça jusqu'à tout y me sort par le nez mais attends, après y fallait passer à tabe à de bon pour manger et, tu cois ou tu cois pas, moi, j'avais pas compris que tout ça d'avant, c'était seulement la kémia et mama mie, j'savais plus où mette, les z'oeils y me sortaient d'la tête.

          Après une nuit dedans un lit, j'te dis pas le confort ousque j'ai fais trembler les murs avec mes ronflades que j'ai même empêché Roland de dormir le pauv', mais Roland seulement à cause que sa chienne Galaxie, elle est sourde la pauv' eh ! quan t'y auras son âge, 17 ans, tu me donneras des nouvelles…ô tchoutche, j'te parle pas des z'ans de nous z'aut', j'te parle des z'ans de chiens et vas pas confonde ça avec du réglisse, y a rien à oir.

          Le matin, pas trop bonne heure à cause qu'on a d'abord été oir quèque soge à PEROLS (Jette un œil dessur le coin du poètre et tu comprendras si que tu peux) on s'a pris la route pour Uzès et à chaque kilomète qu'y passait, ça sentait de plusse en plusse bon le bônois…non, pas son couffin… son amitié qu'elle a venue proverbale mais qu'on la dit pas seulement, on s'la sent aussi et sincère qu'elle est, j'te jure. Arrivés à Uzès, le mauvais souvenir de l'année d'avant il était plus là, il a eu peur du nombre et y s'a ensauvé comme y fait l'oiseau de sa cage. Y faut dire aussi que Jean-Pierre et Jeanine que c'est sa femme, y z'étaient déjà là mais avec eux, y avait pas mon copain Luc, tu sais, leur p'tit-fil, le p'tit bônois que j'l'embrasse à cause que 10 ans, il a fait le 17 Juin, dieu bénisse. " JOYEUX ANNIVERSAIRE MON P'TIT LUC " et longue vie.

          Après les grandes embrassades avec ceux-là là qu'y z'étaient déjà là et ceux-là là qu'y z'arrivaient, l'heure de vérité elle avenue, l'heure d'ouvrir les couffins pour oir et surtout goûter ça qu'y a dedans et là, tous comme y z'étaient, gentils , rien qu'y m'invitaient mais Jeanine, ma p'tite sœur, elle a pas voulu pasqu'elle avait ramené le bien de dieu, même d'la fougasse que elle, qu'elle est patos la pauv', elle a fait ça comme la vraie bônoise qu'elle a venue à force de viv' avec Jean-Pierre. Y'alors comme j'ai dis tal'heure, tout l'monde y posait ça qu'il avait amené dedans son couffin et tout l'monde il en a mangé, tu ois, c'est pour ça que j'te dis que le bônois il est pas chien mort et pas rat mort non plus même si que c'est la même soge. Purée, t'y avais de tout...non, pas d'purée, où c'est que t'y as été chercher ça?... Y avait des caldis maltais, des pois-chiches au kamoun, des p'tites bouchées feuilletées aux z'anchois, des gazadiels, t'y en veux, t'y en as et des soges, diocamadone que j'les z'ai jamais vues, jamais goûtées comme par exempe, des courgettes crues mais délicieuses pasque prépérées avec amour par des bônois pour des bônois. Brèfle, j'vas pas te faire le menu de tout ça qu'on s'est affogué pasque tu vas coire que je vis que pour ça et que c'est rien que pour ça qu'à Yzès j'a venu et pis y a aussi que je veux pas que tu te prends une endigestion rien qu'en lisant, le docteur y viendrait maboul à de bon. Tu ois, moi je suis venu à Uzès pour me rencontrer les z'amis et les z'amies, les frères et les soeurs et si que je précise, c'est pour pas faire d'la peine à ceux-là là qu'y se comprennent pas les généralités ( y a des moments, j'te jure, quan c'est que j'écris comme ça, je cois que j'ai hérité de tous les défauts d'Albert Camus et que çui-là là qu'y connait pas, y se tait) et ces z'amis, diocamisère, y z'ont pas déçu pasque, en dedans leurs couffins, t'y avais pas que du manger, t'y avais aussi des souvenirs en photos et en dedans leurs têtes, des souvenirs tout long (le patos il aurait dit tout court mais oilà dedans ce cas, ça rime pas avec nos réalités). On même parlé du singe de la rue Beauharnais, avec qui? Tu demandes? Mais avec Manu que c'était son maîte jusqu'à y le donne au zoo d'Alger que c'est une ménagerie qu'elle a pas le cirque.

          Et pis, y faut pas que j'oublie mon aut' soeur, Anne-Marie et son mari André qu'y sont gentils, les pauv' comme un morceau d'pain et pas un p'tit, un gros. Y avait aussi Denis, tu sais le fils à not' ancien maire, maire de Bône bien sûr et aussi Marie-Christine et Christian, Noëlle et son fils qu'y faut que j'lève haut la tête pour lui oir la fugure, j'ai retrouvé aussi Danielle et Pierre qu'y z'ont ramené des nouvelles fraîches de Bône et aussi Jean-Paul Gavino que, même si qu'il est pas bônois, on lui pardonne à cause qu'y chante tellement bien qu'à un moment j'ai venu en courant au podium pasque je coyais que l'orcheste HABANERA y donnait la sérénade et pis tous les z'aut' que je ois encore leur fugure mais que j'ai oublié leur nom eh! À de bon, je viens comme la chienne à Roland, j'oublie, qu'ils me pardonnent tous.

          Comme tout il a une fin, on a pris la route pour rentrer chacun chez lui sauf moi, que j'ai été prolonger ce moment de rêve dedans une ambiance bônoise à chez Jeanine, Anne-Marie, Jean-Pierre et André. J'arrête là à cause qu'y faut que j'digère tout ça que j'ai mangé et pour ça, j'ai un an devant moi. Allez ouah! Y me rete plus à vous dire Tchao et à l'année prochaine.

Rachid HABBACHI

BÔNE PRÉFECTURE
BÔNE son Histoire, ses Histoires
Par Louis ARNAUD

          LE rêve des Bônois a toujours été de voir ériger en Préfecture, leur ville dont l'importance ne cessait de grandir chaque jour.
          Leur port était l'un des premiers de l'Afrique du Nord et leur aérodrome était l'un des plus importants aussi de l'Afrique du Nord. Il est incontestablement, en tout cas, le premier du Département de Constantine.
          Les plus hauts personnages du Régime y sont venus fréquemment pour prendre pied sur la terre algérienne, ou pour la quitter, et il n'y avait jamais, sur ce magnifique terrain des Salines, pour les recevoir ou les accompagner, qu'un représentant de second ordre de la République avec une suite sans prestige.
          Alors les Bônois, dont l'esprit de parade et la prétention ne sont pas les derniers de leurs soucis, étaient quelque peu humiliés de n'avoir à montrer, dans ces manifestations spectaculaires, qu'un modeste Sous-Préfet et un Colonel commandant la Subdivision avec quelques commissaires de police qui se joignent à eux pour faire nombre.
          Tandis que, si Bône avait été Préfecture, il y aurait eu un Préfet avec ses secrétaires généraux, ses Directeurs de cabinet, un Général de Division et ses officiers d'état-major, et tout un lot important de fonctionnaires qui n'auraient, certes, pas eu l'allure de simples figurants venus pour étoffer le groupe des Officiels.
          Les Bônois songeaient trop aussi à l'impression décevante éprouvée par les voyageurs, aériens ou maritimes, qui passant par leur Ville et, la voyant si belle, si importante, si laborieuse et si animée devaient être surpris qu'elle ne fut qu'une Sous-Préfecture, alors que Constantine...

***
          Ce point de vue simpliste, étriqué même, et par trop prosaïque des " enfants de Bône " correspondait tout de même à une vérité évidente.
          Bône, en effet, depuis longtemps déjà, aurait dû être Préfecture.
          Elle aurait dû être chef-lieu de Département bien avant que son grand port et son superbe aérodrome ne fussent construits.
          Sa situation géographique qui fait d'elle une base commerciale et stratégique de premier ordre sur la Méditerranée, l'importance de son rôle dans le Passé et la configuration du sol qui la place au débouché de voies d'accès pénétrant jusqu'au coeur de la Province, tout la désignait, bien mieux que Constantine, pour être le centre administratif du Département.
          Mais ces considérations n'avaient eu aucune importance à l'époque de l'expédition d'Alger.
          Chacun savait que cette intervention de Charles X en Afrique du Nord, si elle n'avait pas été totalement impopulaire, n'avait été acceptée qu'avec une tiédeur marquée par le Peuple, la Bourgeoisie et les milieux politiques eux-mêmes,
          Seuls, les commerçants et les armateurs de Marseille, de Bordeaux, de nos ports, en un mot, l'avaient approuvée parce qu'ils avaient espéré qu'elle amènerait la sécurité de la navigation en Méditerranée et qu'elle leur permettrait de donner un plus grand essor à leurs affaires maritimes et commerciales.

***
          L'expédition d'Alger n'avait été entreprise par Charles X que pour venger les affronts infligés à la France par le Dey Hussein et ses prédécesseurs, et mettre un terme définitif aux incessants exploits de piraterie des barbaresques dont la Marine française en Méditerranée était presque exclusivement la victime.
          Le 5 juillet 1830, le Maréchal de Bourmont recevait l'abdication du Dey Hussein qui abandonnait la Régence pour Naples emmenant avec lui ses richesses et ses femmes et nous laissant maîtres du Pays.
          Le Gouvernement de Louis-Philippe dut accepter, sans aucun enthousiasme, la situation que lui laissait ainsi le Roi qui l'avait créée. Il en fut fort embarrassé, se demandant s'il devait conserver ces nouveaux Territoires, en entier, ou, en partie seulement, ou s'il devait purement et simplement les abandonner.
          Cette dernière solution, qu'il aurait sans doute préférée, était cependant incompatible avec l'Honneur et la Dignité du Pays.
          Après trois années d'hésitations et de tergiversations, on finit par décider de s'en remettre à l'avis d'une Commission qui irait enquêter sur place.

          Cette commission appelée " Commission d'Afrique ", composée de Pairs de France, de Députés et de Militaires, était présidée par le Duc Decaze.
          Elle débarqua dans la Régence, en août 1833, et y séjourna pendant trois mois.
          A son retour, son rapporteur avait conclu à la conservation de la nouvelle Colonie, pour des raisons d'ordre sentimental bien plus que politique ou économique, disant que notamment : " Si la Conquête était à refaire, il ne faudrait pas l'entreprendre, mais que l'Honneur tout au moins l'amour propre national, commandaient à la France, de conserver ses nouvelles Possessions sur la Côte septentrionale de l'Afrique ".
          C'est dans ces conditions que fut prise l'Ordonnance royale du 22 juillet 1834 qui déclarait Possessions françaises, quatre années exactement après la reddition du Dey d'Alger, le Territoire de la Régence et instituait Un Gouverneur général des Possessions françaises dans le Nord de l'Afrique".

          La décision du Gouvernement n'était pas pour autant définitive, comme on va le voir.
          Quatre années d'errements, et l'avis d'une Commission spéciale envoyée sur place ne lui avaient pas permis de fixer définitivement le sort de la nouvelle colonie.
          Trois ans après l'Ordonnance du 22 juillet 1834, on hésitait encore.
          Le Général Damrémont, appelé en 1837, au poste de Gouverneur général en remplacement du Maréchal Clauzel, recevait, en effet, les surprenantes instructions suivantes:
          " La France ne se propose ni la Domination ni l'Occupation effective de la Régence. Elle a surtout intérêt à être maîtresse du littoral ".
          " Les principaux points du littoral à occuper sont : Bône, Alger, Oran ".
          " Le reste doit être abandonné à des chefs indigènes ".

          D'âpres débats se poursuivaient à la Chambre des Députés au cours desquels, Bugeaud, qui n'était pourtant pas partisan enthousiaste de la nouvelle Conquête, qu'il considérait comme un fardeau gênant pour la France, réussit à convaincre le Gouvernement et à l'amener à renoncer aux vues qu'il avait exprimées dans ses instructions au Gouverneur général Damrémont.

          Bugeaud s'était résigné dans un sentiment de dignité patriotique à accepter la Conquête avec son cortège de charges et de devoirs qu'elle allait imposer à la France.
          Dans un discours courageux, plein de conviction et de sincérité, il avait, en 1840, déclaré à la Chambre que la Colonisation seule pouvait garder la conquête. Le Maréchal Soult, Président du Conseil, gagné à sa cause, décida alors de le désigner comme Gouverneur général de l'Algérie afin qu'il put mettre ses actes en accord avec ses paroles.

***
          On peut donc dire que c'est à partir de 1841, que l'on a commencé à s'occuper, autant que cela se pouvait alors, de l'avenir de l'Algérie. Avenir encore indéfini et, par Conséquent, incertain.
          C'est dans une telle ambiance que l'on procéda à la première division administrative du Territoire de la Régence. Division consacrée par l'Ordonnance du 15 avril 1845.
          Cette ordonnance instituait simplement trois Provinces, aux lieux et places des trois Beyliks, qui se trouvaient sous la suzeraineté du Dey Hussein quinze ans auparavant ; et que l'on avait laissé subsister depuis l'occupation ne se souciant que de désigner les Beys qui devaient les administrer.
          Cette transformation pure et simple des trois Etats arabes en Provinces françaises ne devait être interprétée que comme une manifestation de la volonté de la France d'occuper tout le Pays contrairement aux instructions précédemment données, en 1837, au Général Damrémont.

          On pouvait donc la considérer comme provisoire étant donné qu'elle n'avait été précédée d'aucun examen préalable et qu'il paraissait évident qu'on ne pourrait maintenir dans une même province des territoires et des populations par trop différents les uns des autres qui n'avaient dû, sous la domination des Beys, s'ajouter les uns aux autres qu'au hasard des conquêtes, et sans aucun souci d'une affinité quelconque entre les populations qui les habitaient, ni de la plus légère considération économique.

***
          Certes, il eut été préférable qu'on mit moins de hâte et de facilité en une pareille affaire et qu'on délimitât raisonnablement, après une étude sérieuse, ces nouvelles zones administratives, car il est bien rare qu'en France, on revienne, un four, sur des errements, même provisoires, pour les remplacer par des mesures mieux adaptées à la réalité, ou seulement les modifier conformément à des nécessités nouvellement apparues.
          C'était là, toute l'histoire de notre Département de Constantine dont, depuis plus d'un siècle, on tentait périodiquement de corriger les erreurs consécutives à l'impréparation de la Division administrative des Territoires de la Régence 1845.

***
          Il n'avait été question, tout d'abord, que d'un transfert du chef-lieu, de Constantine à Bône dont la situation sur la Méditerranée et l'importance qu'elle prenait tous les jours à cause de ses mines de fer, retenaient l'attention du monde des affaires.
          On parlait peu, alors, en effet, de Constantine, tandis que de Bône était la seule Ville de la Province connue par les navigateurs et les commerçants.
          La Ville avait, par ailleurs, un prestige indéniable à divers titres.
          Tous ces arguments, dont la valeur et la pertinence, étaient indiscutables, n'eurent cependant jamais raison de l'esprit de routine déjà bien connu de l'Administration française, qu'elle fut militaire ou civile.
          La Constitution du 3 novembre 1848, en déclarant l'Algérie territoire français, maintint ses divisions territoriales telles qu'elles avaient été établies en 1845, sans contrôler l'opportunité du tracé de leurs limites respectives et sans s'inquiéter, non plus, de l'étendue trop vaste du Département de Constantine, dont les 87.547 k² placés en face des 54.087 et 55.675 km² que comptaient respectivement les Départements d'Alger et d'Oran, auraient dû leur faire prévoir les difficultés que rencontreraient forcément à ce point de vue, l'administration d'une telle Province plus grande à elle seule que le tiers de la France.
          Si, à ce moment-là, on avait proposé la création d'une quatrième Province, au lieu de s'en tenir à souhaiter un transfert de chef-lieu, peut-être la question eut-elle été plus facilement résolue.
          Constantine, sans doute, aurait accepté de laisser promouvoir sa voisine au rang de Préfecture, puisque aucune atteinte n'aurait plus jamais été portée, à cause de ce fait, à son propre prestige.
          Il eut été facile de démontrer, alors, qu'en outre de ce territoire démesurément grand, cette Province comptait dans sa population trop d'éléments hétérogènes, et qu'il était difficile d'amalgamer les habitants, de caractère turbulent et rebelle, de la Kabylie, des Aurès, et de la pointe de la Kroumirie qui traversait la frontière tunisienne avec les populations essentiellement Berbères qui sont paisibles et calmes de leur naturel.
          Toutes ces races autochtones, si différentes entre elles, par leurs moeurs, leur caractère, et leur langage, devaient fatalement compliquer la tâche de l'Administration qui les maintenait dans une seule et même Province.
          Une telle argumentation aurait, sans doute, eu quelque chance d'aboutir à la constitution- d'un quatrième Département, que la Géographie même, imposait naturellement ainsi qu'on va s'en rendre compte.

***
          La Province de Constantine, contrairement aux deux autres Provinces de la Régence, se trouvait pourvue de deux ports offrant aux navigateurs des avantages exactement semblables.
          Bône et Bougie, en effet, ont toujours été des rades bien abritées contre les tempêtes, en même temps que ces deux ports constituaient les débouchés respectifs sur la mer, à l'Est et à l'Ouest, de l'ancien royaume du Bey de Constantine.
          Les produits de la Province pouvaient donc commodément s'écouler selon leurs voies naturelles, soit par Bougie, soit par Bône. Cette particularité toute naturelle était la première indication de l'indépendance totale de chacune de ces deux régions par rapport à l'autre.
          Pourquoi ne l'a-t-on pas retenue ?
          Le Général Randon, pendant qu'il commandait la Subdivision de Bône, avait tout fait pour attirer l'attention du Gouvernement sur cette situation.
          Malgré la décision du Général de Négrier, en 1837, de transférer à Constantine le chef-lieu du Commandement de la Province, pour les besoins de ses opérations militaires, malgré l'Ordonnance du 15 avril 1845, il avait continué d'appeler a Province de Constantine et de Bône " le territoire qu'il administrait.

          Cette manifestation, particulariste, peut-être, mais spontanée, du Général Randon qui connaissait parfaitement la région, pour l'avoir parcourue dans tous les sens, soit pour la pacification de ses habitants, soit pour la délimitation de la frontière entre la Tunisie et la Régence, dont il avait été spécialement chargé, aurait dû retenir l'attention des Pouvoirs publics. D'autant qu'elle correspondait exactement à l'existence des deux zones naturelles bien distinctes l'une de l'autre dont il vient d'être question.
          Tout incitait donc à la création de cette quatrième Province qui eut réparé l'erreur de 1845, et calmé à la fois l'aigreur des Bônois et la crainte des Constantinois.
          L'opération à réaliser était au surplus des plus simples.
          Il aurait suffi de tracer une perpendiculaire de plus du Cap de Fer à Aïn-Beïda, et toute la région comprise entre cette ligne et la frontière tunisienne, au milieu de laquelle se trouvaient les vallées de la Seybouse et de l'Oued-Cherf, aurait formé une Province dont Bône aurait été le chef-lieu.
          Chacune des deux Provinces aurait eu sa vie propre, ayant l'une et l'autre son débouché naturel sur la mer.

          La réduction de la superficie du Territoire de ces deux Provinces en aurait aussi beaucoup facilité l'Administration.

***
          Hélas, la Constitution de 1848 n'avait pas été jusque là ; elle s'était bornée à déclarer l'Algérie partie intégrante du Territoire français.
          En 1858, l'organisation des Conseils généraux dans les Départements algériens n'attira pas davantage l'attention du Gouvernement sur la situation vraiment anormale du trop vaste Département de Constantine, et les choses demeurèrent en l'état malgré les véhémentes doléances des Bônois,
          De 1864 à 1868, nouveaux remous, de l'opinion intéressée en faveur du transfert du chef-lieu.
          Cette fois, la prospérité du port et de la Ville de Bône étaient en train de devenir une réalité tangible. Le Mokta-el-Hadid venait de se substituer à la Société de Bassano et Talabot pour l'exploitation des mines de fer et l'exportation des minerais allait être poussée de façon intensive, si intensive, que en 1874, elle allait atteindre le chiffre de plus de 400.000 tonnes par an, chose extraordinaire pour. l'époque.
          Bône venait d'être dotée d'un port et d'un avant-port convenablement aménagés.
          Mais, comme les Bônois ne réclamaient que le transfert du chef-lieu de Constantine à Bône, et que Constantine n'entendait nullement se laisser déposséder de sa Préfecture, les choses demeurèrent en l'état, car les influences constantinoises étaient plus nombreuses et plus fortes que celles dont pouvaient disposer les Bônois. Les Sétifiens, les Batnéens et les Bougiotes ne se souciaient guère, en effet, d'avoir leur Préfecture à Bône dont ils étaient trop éloignés.

          Enfin, une lueur de bon sens vint éclairer les esprits qui s'unirent au lieu de se combattre.
          Tous les élus du Département demandèrent ensemble la création de ce quatrième Département que la configuration du sol, elle-même, imposait depuis si longtemps.
          Etait-ce une initiative constantinoise destinée à écarter définitivement un transfert également redouté par les uns et désiré par les autres ?
          Etait-ce, au contraire, un réajustement des prétentions bônoises à l'échelle des choses possibles ?
          Nul ne saurait le dire, mais ce que l'on peut affirmer, c'est que ce retour à la raison et au bon sens ralliait tout le monde. Le Conseil général de Constantine, dans sa session d'octobre 1877, vota à l'unanimité une motion demandant la création, d'urgence, du Département de la Seybouse dont Bône serait le chef-lieu.
          Les Bônois pavoisèrent et illuminèrent. La Ville fut en fête pendant plusieurs jours.
          Puis le silence se fit autour de la motion unanime du Conseil général de Constantine, et nul n'a jamais plus entendu parler de ce Département de la Seybouse... dont la création avait été demandée de toute urgence.

***

          Soixante-dix années passèrent... Les Bônois ne parlaient plus de leur Préfecture, mais ils y pensaient toujours...
          Soudain, un beau jour de 1947, le Gouvernement entreprit de procéder à une réorganisation administrative de l'Algérie.
          M. Jules Moch, Ministre de l'Intérieur, avait projeté de créer plusieurs Départements nouveaux sur le nombre desquels il n'était pas encore fixé, car il fallait en étudier les limites aussi rationnellement que possible.
          Mais le Ministre entendait que la mesure fut immédiatement réalisée dans son principe et qu'elle reçut même un commencement d'exécution.
          Pour ce dernier point, la chose ne souffrait aucune difficulté, le dossier de l'ancien Département de la Seybouse, dont il avait été tant question, autrefois, allait être tiré de l'oubli et permettre la création immédiate du Département de Bône.
          Puis les autres créations viendraient au fur et à mesure que les futurs Départements auraient pu être judicieusement délimités, car cette fois-ci, le Ministre entendait que rien ne fut laissé à l'arbitraire ou au hasard d'une improvisation.
          Tout était prêt, et de Décret allait être signé et promulgué, lorsque la chute du Ministère survint inopinément.
          Ce fut, alors la ruée vers le Gouverneur général Naegelen pour empêcher la réalisation complète de la mesure que le départ de M. Jules Moch laissait en suspens.
          Oran, surtout, dans I'immédiat se sentait menacée par cette décentralisation administrative qui allait détourner d'elle une activité dont elle ressentait tout le bien et recueillait tous les avantages.
          Alger craignait, sans doute aussi, de subir les mêmes effets de cette décentralisation, mais sa situation acquise et son prestige, en tant que Siège du Gouvernement général, lui permettaient de les supporter avec plus d'aisance.
          Cependant, il était tout de même à craindre qu'un jour ou l'autre tous les Départements algériens ne fussent directement rattachés au Ministère de l'Intérieur, et que le Gouvernement général disparut...
          M. le Gouverneur général Naegelen, Socialiste n'aurait jamais accepté de faire obstacle à M. le Ministre Jules Moch, autre Pontife du Parti Socialiste.
          Mais, du moment que Jules Moch n'était plus Ministre, et qu'il était, par conséquent, moins directement intéressé à cette multiplication des départements algériens, le Gouverneur général ne pouvait pas se refuser à écouter les doléances de ses amis d'Alger et d'Oran.
          Sur la demande du Gouverneur général, les Conseils généraux des trois départements algériens furent convoqués en session extraordinaire, de toute urgence, uniquement pour donner leur avis sur l'opportunité de la mesure préparée par le Ministre de l'Intérieur.

          Les trois Conseils généraux émirent, naturellement, le même voeu, demandant au Gouvernement de renoncer à la réalisation, tout à fait inopportune, du projet de M. Jules Moch.
          Le Conseil général de Constantine qui aurait pu se souvenir de sa motion unanime de 1877, demandant la création du Département de la Seybouse, fit chorus avec Alger et Oran, pour complaire à M. le Gouverneur général.
          Il n'y eut, même pas, un représentant de la région bônoise pour rappeler, la flagrante nécessité de ce Département de Bône qui devait remédier avant tout, à la grave erreur que constituent les 87.500 km2 de superficie de territoire soumis à l'Administration d'un seul Préfet.
          Et les Bônois qui n'avaient jamais été aussi près de la réalisation de leur voeu le plus cher, durent voir encore s'éloigner le mirage de leur Préfecture.
          En fin d'année 1954, le Ministre de l'Intérieur Mitterrand établit à son tour, un plan de réformes algériennes, qui prévoyait en première ligne la création de deux Départements : l'un, pour les Vallées de la Seybouse et de l'Oued-Cherf, avec Bône comme chef-lieu, et l'autre concernant la Vallée du Cheliff avec Orléansville pour chef-lieu.
          Les réformes proposées par le Ministre Mitterrand, n'eurent pas le don de plaire aux élus algérois, sans qu'il fut précisé que les remous qu'elfes suscitaient, avaient été provoqués par le projet de création de ces deux nouveaux Départements dans une quelconque proportion.
          Le Ministère Mendès-France fut renversé et, une fois de plus, le mirage de la Préfecture disparut de l'horizon bônois.

***

          Enfin le Département de Bône fut créé par une loi du 30 juillet 1955, votée par 495 voix et promulguée le 13 août 1955.
          Il avait fallu la formidable rébellion des populations du Département de Constantine déclenchée le l novembre 1954 pour que le Gouvernement se rendit compte des difficultés que présentaient l'administration et la surveillance d'un Département aussi étendu et aux populations aussi diverses.


Le temps des souvenirs d'autrefois.
                                          par Jean Claude PUGLISI                                       N°6
Mon grand-père Vincent Gabriel PÊPE
Alias l'Africain ou l'Afrique.

Histoire d'une traversée houleuse de la Méditerranée.
( C'était lors de la déclaration de guerre 1914 / 1918 )

A propos de quelques anecdotes et aventures familiales véridiques.
       Mon grand père Vincent Gabriel PÊPE, est née sur l'île de Ventotène dans l'archipel des îles Pontines ( golfe de Gaète - Italie ) en juillet 1880. Il est arrivé avec ses parents à Bône en Algérie en 1899. Naturalisé français par ses parents lors du sénatus consulte de 1890, dés sa majorité il fut appelé à faire son service militaire dans la marine - à Alger d'abord, puis à Toulon - puisqu'il exerçait à Bône le beau métier de marin-pêcheur.

       En 1914 lors de la déclaration de guerre contre l'Allemagne, à 34 ans révolus il fut tout naturellement mobilisé dans la marine nationale, bien que marié et père de 3 enfants en bas âge. Comme tout le monde il se retrouva un matin paquetage sur le dos, à attendre tristement sur les quais du grand port de Bône, son embarquement imminent à destination de Marseille.

       Le navire qui devait transporter les hommes de troupe tous corps confondus, était pourvu de cales spacieuses munies de quelques rares hublots, par lesquels on pouvait apercevoir la mer et l'horizon lointain. Ce grand bateau à vapeur était vétuste et faisait des navettes régulières entre Marseille et les grands ports d'Algérie. Habituellement il assurait le transport des marchandises en tout genre, mais aussi celui du bétail avec en particulier les chevaux et mulets qui devaient être dirigés sur le front. Mais compte tenu des évènements du moment, ce cargo avait été réquisitionné pour assurer le transport d'une autre cargaison : celle des hommes de troupes mobilisés en Algérie et qui partaient se battre pour la mère patrie - là, où devaient se dérouler les opérations de guerre.

       Comme tous les marins qui doivent partir en mer, Vincent perdu dans ses pensées mélancoliques et surtout bien triste de quitter sa famille que peut-être jamais il ne reverrait, n'oublia pas cependant un seul petit instant de regarder machinalement le ciel et de scruter la mer d'un œil inquisiteur, alors que le navire doublait le cap de Garde pour enfin prendre le large en direction de Marseille distante près de 350 miles ( 700 km ). Au bout d'un moment, l'observation attentive des éléments météorologiques qu'il connaissait bien, lui fit présager une traversée qui semblait s'annoncer très mouvementée, avec dirons-nous toutes les fâcheuses conséquences que l'on peut deviner, à l'endroit des passagers qui n'avaient pas la chance de posséder le pied marin.

       Mon grand-père bien que pourvu d'une notable intelligence, était, il faut le dire franchement, ce qu'on peut appeler un analphabète, puisqu'il n'avait pratiquement jamais eu la chance de fréquenter l'école. C'est très tôt et surtout par nécessité vitale, qu'il rentra dans le monde du travail pour s'adonner au métier de la mer, laquelle, au cours des ans, n'avait plus pour lui que peu de secrets. C'est ainsi que fort de ses prévisions météorologiques inquiétantes qu'il pensait fermement que le navire allait à coup sûr rencontrer et prévoyant les heures pénibles qui devaient s'en suivre, il regagna vivement sa place au sein d'une des cales du navire, où durant de longues heures il devra voyager couché à même le sol sur une épaisse litière de paille fraîche, mais aussi, de s'obliger à subir le désagrément, de se voir entassé pour la circonstance parmi les nombreux passagers.

       Dans cette sombre cale qui sentait fortement le crottin de cheval, si elle ne ressemblait pas à une cabine de première classe, avait au moins le mérite d'être non seulement propre, mais aussi, comme nous l'avons deviné, pourvue d'une épaisse couche de paille pour le confort des passagers du moment. Mais pour l'heure, le bateau qui filait à toute vapeur vers Marseille commençait sérieusement à tanguer, sur une mer déjà envahie par des vagues qui sautaient furieusement jusque sur le navire. Les passagers qui étaient jusqu'alors sur le pont pour regarder une dernière fois les côtes d'Algérie disparaître, furent soudain sommés par l'équipage de regagner immédiatement les cales. Jugeant rapidement de la situation et sachant se qui allait bientôt s'en suivre, Vincent, déjà dans les lieux depuis un bon moment, avait récupéré quelques cordages qui servaient probablement à entraver les chevaux et que l'on avait laissé sur place lors d'une précédente traversée, pour s'empresser de rapidement les dédoubler dans le but intéressé de monter sur le champ, un solide hamac à grandes mailles qu'il fixa aux structures métalliques sus-jacentes.

       Peut-être bien qu'en cette occasion particulière, mon grand-père a dû se remémorer l'époque de sa jeunesse où embarqué à Toulon lors de son service militaire, le hamac était alors de tradition et servait habituellement au repos des matelots.

       Bien lui en pris car la traversée fut particulièrement longue et épouvantable. La mer déchaînée n'arrêtait pas de malmener le navire, qui par moment s'essoufflait et semblait défaillir sous la violence des lames. Interdiction de monter sur le pont et les cales étaient prudemment verrouillées, pour éviter tout contrevenant qui pourrait être tenté de désobéir à cette directive. Prisonniers comme des rats dans la sombre cale, les soldats entassés s'étaient recroquevillés dans la paille, roulant les uns sur les autres au gré de la violence des éléments en furie. Comme on peut s'en douter, le mal de mer qui sévissait impitoyablement et en maître absolu sur les passagers, rendait les lieux particulièrement nauséabonds voire pestilentiels. Et pendant ce temps-là faisant fi des intempéries et bien à l'abri de la foule des malades affalés sur le sol, lesquels, n'arrêtaient pas de geindre et de vomir tripes et boyaux, Vincent, dormait béatement comme un bienheureux, bien installé sur son hamac salvateur qui se balançait doucement sur les hauteurs de la sombre cale.

       Encore une fois on peut se dire et même penser avec la plus grande des objectivités, que si les gens simples d'autrefois n'avaient pas d'instruction livresque et que le plus souvent ils ne savaient pas lire et écrire, il leur restait tout de même de réelles capacités intellectuelles et physiques innées qui leur permettaient toujours de faire face à l'adversité. Pour Vincent le marin-pêcheur se fut sa capacité de prévoir le temps et la rapide mise en œuvre d'un savoir-faire appris sur le tas, sans oublier cet admirable pouvoir de réflexion, de jugement et de décision devant une situation à vraie dire bien particulière.

       Toutes ces belles et précieuses choses, qui ne peuvent s'apprendre sur le banc des écoles ou dans les amphithéâtres des universités ! Sauf dans celles que nous enseigne la vie : pour Vincent Pêpe mon cher grand-père, son école à lui ? Fut les quais du port de Bône et le fier Cap de Garde et son superbe golfe... son langage à lui ? Fut, celui de la mer, du vent et des nuages... avec lesquels il conversait en silence...

       Aujourd'hui, en me remémorant tous ces souvenirs, j'ai envie de dire avec beaucoup d'humilité : " sois béni grand-père et repose en paix dans le cimetière de cette ville de Bône que tu as tant aimé ! "

Jean-Claude PUGLISI -
de La Calle bastion de France. ( Giens en presqu'île - Mars 2005 )

LE COUIN DU POETRE
Par Rachid Habbachi            N° 4

        J'exhorte donc tous les lecteurs de la Seybouse à nous faire part des lectures sérieuses, ou photos insolites qui font référence à leur ville natale en Algérie, cela va de soi, et de nous adresser les paragraphes et commentaires sur ces lectures.
Nous comptons sur vous tous pour alimenter cette rubrique

Rachid HABBACHI



A l'Aube de l'Algérie Française
Le Calvaire des Colons de 48
                                       Par MAXIME RASTEIL (1930)                                        N° 8

EUGÈNE FRANÇOIS
Mon ancêtre

Quoi de plus louable que de partir à la recherche de ses ancêtres !
Découvrir où et comment ils ont vécu !
La Bruyère disait : " C'est un métier que de faire un livre. "
Photo Marie-Claire Missud
J'ai voulu tenter l'expérience de mettre sur le papier après la lecture d'un livre sur "les Colons de 1848" et le fouillis de souvenirs glanés dans la famille, de raconter la vie de ce grand homme, tant par sa taille que par sa valeur morale, de ce Parisien que fut Eugène FRANÇOIS né à Meudon en 1839, mort à Bône en 1916.
Tout a commencé lors de l'établissement d'un arbre généalogique concernant le côté maternel de notre famille : arrivé à notre ancêtre : qu'avait-il fait pour qu'une "Rue" de ma jolie ville de "Bône la Coquette", porte son nom dans le quartier de la Colonne Randon ?
Tout ce que j'ai appris, j'ai voulu le faire découvrir tout simplement comme d'autres ont écrit sur nos personnalités et grandes figures Bônoises !
Pour qu'aujourd'hui, on n'oublie pas ce qui a été fait hier !...
Marie Claire Missud-Maïsto

PREMIÈRE PARTIE

LE RENONCIATAIRE


          Décidément, la mort s'acharnait sur notre famille. C'était trop de malchance, trop de chagrins, trop de séparations brutales coup sur coup.
          Mon père n'y tint plus. Malade, brisé par tant d'épreuves, tenaillé par le remords de n'avoir pas écouté les avertissements des siens, il fut pris d'un sombre découragement.
          - Ah ! me disait-il en me serrant dans ses bras lorsque nous étions seuls, si j'avais suivi les conseils de ta pauvre mère et de tes soeurs, nous serions encore tous vivants et tous heureux à Paris !

          Un matin, plus abattu que de coutume en voyant que, moi-même, je dépérissais à vue d'oeil, il m'entraîna avec lui jusqu'au bureau du capitaine Blanchet.

          Le chef de la Colonie agricole s'étant informé du but de notre visite :
          - Capitaine, lui répondit-il, tel que vous me voyez, je suis à bout de forces... Ma carcasse est démolie... Ma femme, ma fille Augustine, mon gendre sont au cimetière, et mon petit Eugène que voilà ne vaut guère mieux... Je vais sûrement l'enterrer comme les autres si je reste dans ce pays de malheur !...
          L'officier sursauta.
          -Ne vous laissez pas aller au désespoir ! répliqua-t-il. Que diable ! vous avez encore du ressort... On ne jette pas ainsi le manche après la cognée !
          - Ma résolution est prise, s'entêta mon père. J'ai résolu de partir et je viens signer l'acte de renonciation à ma concession de sept hectares !
          Infortunées concessions !... Les titres n'en étaient pas encore distribués à leurs bénéficiaires; ils ne devaient l'être que dans le courant de l'année 1851.

          Le capitaine Blanchet fit la grimace et exhorta de nouveau le colon François (Gabriel) à patienter dans l'attente des jours meilleurs. Il fallait s'incliner devant les événements et accepter la dureté de certains sacrifices.
          - La colonisation, conclut-il, n'est pas une petite affaire... Croyez bien, mon brave, que nos soldats en ont vu d'autres pour faire la conquête de l'Algérie !
          C'était prêcher dans le désert, car, pour tout l'or du monde, mon père n'aurait consenti à séjourner plus longtemps dans le village où il avait perdu ce qui lui était le plus cher.

          Sa renonciation acceptée et signée, il réalisa au plus tôt notre mince avoir afin de se procurer l'argent nécessaire pour regagner la France, mais, en dépit de toutes ses offres, il ne put trouver acquéreur qui vaille pour le petit magasin de mercerie que tenait ma soeur Rosine, demeurée veuve après quelques semaines de mariage.

          Malgré tous les regrets que nous eûmes, il nous fallut quitter Mondovi en abandonnant celle-ci à son sort. Cette séparation dans des circonstances aussi cruelles fut pour nous trois un nouveau déchirement. Qu'allait-elle devenir, en effet, seule et sans soutien, tandis que nous reprenions, tristes et épuisés, le chemin de la terre natale?

          Comme on en pourra juger par la suite, la fatalité ne devait pas renoncer encore à nous poursuivre de ses rigueurs.


A SUIVRE       
Merci à Thérèse Sultana, et Marie-Claire Missud/Maïsto, de nous avoir transmis ce livre de Maxime Rasteil qui a mis en forme les mémoires de son arrière grand-père Eugène François.
Elle a aussi écrit un livre sur lui.
J.P. B.

LE MONT PAPPUA
                                                      Par Paul BAYLET                                                N°6
Envoyé par Mme Gauchi